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  APMEP   Centenaire … et ensuite ?

Article du bulletin 491

Gérard Kuntz

- 29 avril 2015 -

Cette tribune libre est née de ma recension de l’ouvrage Ressources Vives. À la lecture de ce texte, Louis-Marie Bonneval réagit en ces termes : « Une chose me frappe en lisant ton article : les auteurs observent une évolution du professeur de mathématiques “ de l’individualisme vers un comportement plus collectif ”, ce dont nous ne pouvons que nous réjouir. Mais alors pourquoi le nombre d’adhérents à l’APMEP ne cesse-t-il de diminuer ? Et pourquoi, parmi les multiples ressources disponibles, ni Corinne ni Pierre [1] ne citent-ils l’APMEP ? »

Ces objections méritent en effet réflexion et tentative de réponse, nécessairement tâtonnante et incertaine… Rien dans ce qui suit n’a valeur de critique à l’égard de l’APMEP. Je m’efforce au contraire de comprendre, de décrire et de suggérer des pistes.

Si l’on regarde la réalité associative au travers du filtre des organisations historiques (j’y mets l’APMEP, à moindre titre les IREM, mais aussi dans un autre domaine les syndicats, les partis, les églises, etc.), on se convainc sans difficulté du recul (du reflux) des démarches collectives, qui met en cause la survie même de ces organisations.

Mais il faut raison garder : les démarches collectives dans le monde enseignant n’ont jamais concerné que des franges minoritaires, sauf à l’époque des très hautes eaux militantes [2] . Je n’ose parler du monde syndical…

La baisse du nombre d’adhérents de l’APMEP résulte aussi du sentiment (avéré  ?) de sa relative inefficacité dans la défense de l’enseignement des maths auprès des autorités académiques et surtout face au ministère. Mais peut-on vraiment faire mieux ? Que les mécontents en fassent la preuve  ! La critique est facile, tellement facile… J’ai vu des président(e)s et des bureaux se démener sans compter. Peut-on leur reprocher de « ne rien faire » ? La colère ne coûte rien, elle sert à donner bonne conscience à peu de frais (avez-vous remarqué le nombre de gens « en colère » aujourd’hui ?).

Mais si on élargit le champ, on découvre une multitude d’initiatives, portées par des groupes éphémères ou de circonstances, des initiatives individuelles qui drainent grâce aux sites Internet des nébuleuses qui se font entendre des médias et qui influencent de façon surdimensionnée l’évolution des crises, au moins un moment (qu’on se souvienne des célèbres « coordinations  »). La mode protestataire, à l’emporte-pièce, aux arguments simples (simplistes), accusant les « historiques » de collusion avec les « puissants », remplace peu à peu, médias obligent, le travail en profondeur, au long cours des organisations structurées. Un exemple invraisemblable et affligeant : l’afflux dément en Haïti de milliers d’ONG sans expérience, encombrant l’espace et compliquant à l’extrême le travail de celles qui savaient ce qu’est une crise !

Le militant actuel est multicarte : il s’engage (à l’émotion) sur un grand nombre de fronts, pourvu que les actions soient spectaculaires et médiatiques. Il soigne son ego et son sentiment de puissance. Il construit peu, mais il « fait reculer » et déconsidère avec sa poignée d’activistes et ses sites ceux qui tentent d’agir avec réflexion et dans la durée.

Le collectif prend de nouvelles figures qui mettent à mal (sinon à bas) les grandes organisations collectives du vingtième siècle. Leur modèle économique (organisations de masse financées par les cotisations) a beaucoup de mal à résister aux nouvelles formes du collectif, tous azimuts et sans implication dans la durée (le financement est assuré par les sympathisants qui se reconnaissent dans les actions d’éclat et qui s’y joignent ponctuellement, mais aussi par les subventions de l’état et des collectivités territoriales…).

C’est dans cette perspective mouvante et incertaine que l’ouvrage dont j’ai fait la recension tente d’apporter une certaine lumière. Il essaie de voir comment les enseignants de maths évoluent face à la révolution numérique. Il porte le projecteur sur les secteurs les plus avancés de cette exploration, ceux qui concernent des organisations qui travaillent avec méthode et dans la durée (10 ans, c’est une éternité à l’ère numérique…). Ce sont des secteurs ultra-minoritaires, mais dont les auteurs pensent qu’ils dessinent une partie de l’avenir, par leur effet d’entraînement. Les enseignants dont il est question (pour la partie française de l’ouvrage, à l’étranger les schémas sont différents) sont dans la mouvance de groupes ou d’associations qui ont fait preuve d’une certaine pérennité, ce ne sont pas des électrons libres. Ils évoluent dans des « communautés de pratique  », sans être nécessairement membre des organisations qui les initient. D’où la fluidité et la complexité de la situation.

Le schéma de CoriNne ne dit pas sur quels sites elle travaille, mais la présence du scanner indique qu’elle numérise aussi des documents sur papier. Quant à Pierre, ses références explicites aux IREM et à Sesamath montre qu’il n’est ni sectaire, ni borné. Mais à y regarder de près, sa rubrique « Manuels autres + livres » contient des titres qui pourraient bien provenir de l’APMEP (« maths et art » par exemple).

Si l’APMEP est absente de ces schémas, c’est sans doute qu’elle ne propose pas (ou peu) de vastes activités en ligne pour la classe, contrairement aux IREMs qui offrent dans Navirem [3] de nombreuses activités, parfois un peu brouillonnes quant à la réalisation, mais source d’inspiration pour nombre d’enseignants.

La gratuité ayant un coût, parfois considérable, les associations qui sont nées du Net et qui durent (Sesamath en est le prototype) ont été obligées d’inventer un nouveau modèle économique, dont l’avenir dira s’il est réaliste. Le petit nombre de leur membres (moins de 100) rend impossible un financement par cotisations. De plus l’ensemble des productions est sous licence libre, gratuitement disponible et téléchargeable sur le Net.

Le financement du développement des ressources provient des royalties versées par des éditeurs privés qui ont pris le risque (très peu croyaient que le succès fût possible) d’éditer sur papier ce qui est en ligne gratuitement…

Une autre partie provient des Académies et des Conseils Généraux ou Régionaux qui ont adopté les ressources en ligne (elles aussi gratuitement disponibles sur le Net) dans leur ENT et qui en subventionnent le développement pour en assurer la maintenance, donc la durée (nouveau secteur de financement appelé à devenir essentiel).

J’ajoute que malgré ses recettes importantes, réinvesties intégralement dans la formation et le développement (http://www.sesamath.net/association.php ? page=asso_comptes), l’administration fiscale a accordé à Sesamath un rescrit fiscal, qui lui reconnaît une activité non commerciale et qui l’exempte donc des impôts commerciaux.

Tout cela est fragile et peut s’effondrer demain, car reposant sur une base (très) restreinte et sur l’innovation permanente. Le problème de l’APMEP n’est pas celui de son utilité, reconnue et utilisée (sans adhésion) par de nombreux enseignants, très au-delà de ses membres. Il réside dans son modèle économique (cotisations complétées par les recettes d’éditions) qui n’est plus adapté à la mentalité actuelle. On peut le regretter, mais cela ne change rien à l’affaire.

En cette année du centenaire, la recherche d’un modèle économique plus réaliste et plus pérenne me paraît de la plus haute urgence : comment compenser la baisse du nombre de cotisants, sans doute inéluctable, par de nouvelles recettes ?

Il faut d’abord limiter autant que possible l’érosion des cotisants : convaincre les retraités de rester membres de l’APMEP, à titre de soutien. Attirer de nouveaux collègues pour rajeunir les équipes et compenser les départs.

Mais aussi mieux adapter les organes de diffusion de l’APMEP aux besoins et aux attentes des enseignants (un sondage auprès des lecteurs de BV est d’ailleurs en préparation).

L’APMEP ne pourra plus se contenter d’un site d’informations (même si ce secteur est essentiel) qui ne soit pour la partie pédagogique qu’une annexe du BV (des compléments d’articles en couleur ou interactifs, et les articles du BV en ligne).

Un nouveau secteur devrait s’ouvrir sur le site, avec des activités pour la classe, des thèmes d’étude, des exercices de qualité. Issus des brochures par exemple, ces documents pourront y faire référence et augmenter leur vente de façon importante. Voyez l’explosion des connexions au site en mai-juin (les barres sombres correspondent à janvier), due à la consultation des annales du Bac et du Brevet des Collèges : elle ne rapporte rien (dans l’immédiat) à l’APMEP, mais elle change son image auprès d’un vaste public d’enseignants (les entreprises paient très cher l’amélioration de leur image). À regarder de près le financement des associations travaillant fortement avec les technologies, on discerne deux pistes que l’APMEP pourrait explorer :

  • L’appel aux dons. Wikipédia y a eu recourt avec un grand succès [4] .
  • L’édition scolaire. Sesamath en tire l’essentiel de ses revenus (tout en proposant l’intégralité des contenus en téléchargement gratuit). Il me semble que l’APMEP aurait une carte à jouer dans ce domaine en pleine évolution. Jean-Pierre Friedelmeyer l’imagine ainsi : «  Lancer une collection de manuels novatrice avec un éditeur, à condition que ces manuels ne courent pas après les programmes toujours en changement mais présentent le socle (pour utiliser un terme d’actualité) stable de tout enseignement de base des mathématiques, agrémenté de toutes les idées et richesses présentes au fil des numéros du BV et de Plot.  »

Peut-on trouver au sein de l’APMEP une équipe de bénévoles travaillant avec un éditeur sur des manuels de lycée (version numérique et papier) dont les royalties seraient versées à l’association (et non aux auteurs) ? Pourquoi alors ne pas explorer la piste de lelivrescolaire.com (http://lelivrescolaire.com) ? Ou mieux encore, marier la solidité mathématique de l’APMEP et l’expérience numérique de Sesamath ? Ou d’autres pistes encore ?

En fêtant son centenaire, l’APMEP doit chercher une inspiration renouvelée et un modèle économique plus adapté à la réalité d’aujourd’hui. À défaut de s’effriter, puis de disparaître par épuisement. Saurons-nous nous dépasser et ne pas simplement prolonger les courbes  ? L’APMEP a un patrimoine intellectuel et pédagogique irremplaçable  : saurons-nous trouver les moyens de le mettre en valeur, avec les techniques d’aujourd’hui ?

(Article mis en ligne par Armelle BOURGAIN)

[1] Ce sont les deux enseignants qui ont proposé un schéma de leur travail documentaire dans la rubrique « Maths en environnement multimédia ». Il est conseillé de s’y référer.

[2] De 1945 à 1975 (trente glorieuses) les effectifs de l’association doublent tous les dix ans et atteignent 13 000, soit la moitié du total des profs de maths en activité. À partir de 1975 (la montée en puissance des IREM en est-elle la seule cause ?) la décroissance est régulière (alors que les effectifs des profs en activité continuent à augmenter) jusqu’à 4 000 (y compris les retraités !), soit moins de 10% du corps des actifs (source : Paul-Louis Hennequin).

[3] http://publimath.irem.univ-mrs.fr/b...

[4] http://www.i-protocole.fr/appel-don...


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