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Editorial du BGV n° 177

Un bac S 2014 mouvementé !

Bernard Egger

L’épreuve de mathématiques du bac S 2014 a suscité beaucoup d’émoi et de nombreux commentaires.
Une pétition rassemblant plus de 50 000 signatures a circulé sur les réseaux sociaux. Elle dénonçait cette épreuve comme beaucoup trop difficile. Certes, l’expression démocratique des réseaux sociaux est pour le moins opaque, et donc difficile à analyser. Toutefois, il ne s’agit pas de nier l’évidence : cette épreuve du baccalauréat a provoqué un malaise important parmi de nombreux élèves.

Le premier constat

On ne peut pas dire que cette épreuve était hors programme. Elle était évidemment plus difficile que celle de l’an dernier. Mais il s’agit de se rappeler qu’en 2013, nous avons eu sans doute un sujet « light » du fait qu’il était le premier concernant les nouveaux programmes. L’augmentation de la difficulté de l’épreuve était donc prévisible. Mais il est vrai qu’elle a été largement accentuée par une rédaction parfois contestable des exercices. À ce titre, le premier exercice est un modèle du genre, un peu comme si les concepteurs avaient voulu compliquer à loisir une situation initialement simple. Malheureusement, dans de nombreux examens et concours, on retrouve ce genre d’incohérence, très néfaste pour l’image des maths.
Dans l’enseignement supérieur, les associations publient chaque année des rapports détaillés sur chacune des épreuves de mathématiques. Il serait sans doute intéressant que l’APMEP fasse de même pour tous les baccalauréats. On peut imaginer qu’une critique constructive des sujets, avec éventuellement une rédaction améliorée des exercices, donnerait aux futurs concepteurs des outils pour parfaire l’écriture des épreuves.

Le malaise

Certes, cette épreuve aura au moins eu un avantage : faire taire tous ceux qui, année après année, critiquent la baisse du niveau du bac. Il en est même parmi eux qui, s’exprimant sur les médias, se sont félicités de retrouver enfin une épreuve digne de ce nom.
A contrario, pas mal de parents, mais aussi d’enseignants se sont rangés du côté des élèves. Évidemment, je ne suis pas sûr que parmi eux, certains n’ont pas, les années précédentes, fait partie de ceux qui dénonçaient un bac trop facile. Il est vrai que pour un professeur de terminale voir des élèves réussir l’examen sans aucun travail est terriblement frustrant, et que dans ce cas, il est bien normal de souhaiter une épreuve qui ne récompenserait que ceux qui le méritent. De la même façon, les parents sont d’autant plus concernés par le niveau du bac dès qu’il s’agit de leurs enfants.>
Mais il serait trop facile de ramener le malaise ressenti par les adultes à une dimension purement de circonstance. Le mal est sans doute plus profond et un certain nombre de revendications ou de commentaires des élèves en montre l’étendue. Si vous avez écouté la radio, vous avez pu entendre une jeune fille d’un lycée parisien expliquer très sérieusement qu’au bac, on s’attend à des « exercices bêtes et méchants » et que, cette année, « il fallait réfléchir ». Cela pourrait être presque amusant, si l’une des dénonciations les plus virulentes des jeunes n’était pas « le caractère sélectif des mathématiques ». Venant d’élèves de la série S, cette remarque a de quoi nous inquiéter. Elle traduit clairement le constat fait par beaucoup d’enseignants que cette série n’est absolument pas « scientifique ».
De nombreux collègues se plaignent à juste titre du paradoxe qu’il y a à pousser les élèves vers ce type d’études tout en voulant en garder un caractère de formation scientifique. La dernière réforme du lycée, comme nous l’avions annoncé, n’a fait qu’accentuer ce paradoxe. Moins d’heures dans les matières scientifiques en première S a conduit très naturellement beaucoup plus d’élèves à choisir cette orientation (considérée comme « la meilleure »), sans avoir les qualités nécessaires pour s’y exprimer correctement. Pour tous ces élèves, un sujet du bac plus problématique qu’à l’accoutumée est très déstabilisant. Il suffit de constater la chute de l’attractivité de la spécialité maths en terminale S pour se rendre compte que ce type de classe contient de plus en plus d’ élèves qui subissent les mathématiques plutôt que de s’y intéresser. Pour les enseignants, la situation est souvent inextricable. Afin de permettre au plus grand nombre de réussir l’examen, ils choisissent, contraints et forcés, de réduire l’activité mathématique à des recettes. En écrivant ces lignes, j’ai évidemment l’impression d’être pour le moins caricatural. Mais dans certaines classes, je suis sûr de n’être pas bien loin de la vérité.

Le bac comme signal

La question plus générale qui se pose est l’utilité de l’examen. La contestation actuelle donne des arguments à tous ceux qui pensent qu’il serait préférable d’aller vers le contrôle continu.
C’est sans doute ignorer le rôle du bac tant pour les élèves que pour les professeurs.
Dernier diplôme de l’enseignement secondaire, ou premier de l’enseignement supérieur, il est le rendez-vous obligé en termes de connaissances et de compétences. En ce sens, il doit permettre à l’élève et à l’enseignant de fixer ce qu’il est nécessaire de savoir et de savoir faire à la sortie du lycée. Un bac trop facile, se réduisant des exercices « bêtes et méchants », serait catastrophique. Pour tous les lycéens qui, dans leur suite d’études, auront encore à faire avec les mathématiques, ce type de sujet serait très trompeur. Il conduirait sans doute (mais n’est-ce pas déjà souvent le cas) à décaler vers l’enseignement supérieur la rencontre avec les difficultés. S’il est évident qu’une certaine standardisation des épreuves peut paraître souhaitable à certains élèves (et parfois aussi à leurs professeurs), elle me paraît apporter en fin de compte plus de dangers que de réponses.
Le bac n’est pas une fin en soi. Il doit préparer les élèves à affronter des démarches nouvelles, et indiquer aux enseignants jusqu’où il est nécessaire d’aller. Et c’est d’autant plus vrai qu’il s’agit d’un bac S.

La position ambiguë de l’institution

Comme à chaque fois qu’il y a un problème, la première réaction du ministère est de le nier. Et l’on entend dans les médias qu’aucun aménagement des barèmes ne sera réalisé, ce qui a évidemment pour conséquence de faire monter la contestation.
Nous savons tous que, dans la pratique, ce n’est pas ce qui se passe. Les barèmes sont aménagés et nous devons dire haut et fort que cela est normal. Si l’on considère que, d’une année à l’autre, les élèves n’ont pas changé radicalement, il serait inacceptable que les notes, et donc le taux de réussite à l’examen, ou le pourcentage de mentions, dépendent de la difficulté de l’épreuve. Imaginez simplement à quelle situation ingérable on aboutirait avec un examen dont le taux de réussite serait de 50 % une année et de 95 % l’année suivante. La scolarisation de masse réclame une régulation des flux et la variabilité des résultats doit être contenue dans une certaine fourchette. C’est une évidence trop souvent tue.
Or, seul un aménagement des barèmes peut réduire les aléas inévitables de l’examen. C’est d’ailleurs ce qui se passe pour les divers concours ou examens universitaires sans que personne n’y trouve à redire.
Pourquoi ne pas annoncer que « nous avons besoin » par exemple de 90 % de bacheliers à 2 % près ? Tout le monde sait bien que c’est ce qui va se passer dans les faits. A-t-on peur d’annoncer aux élèves d’une classe « normale » de terminale que 9 sur 10 vont réussir leur examen ? Ils le savent déjà et, comme l’a montré la pétition, ils le revendiquent.
Dès lors, la difficulté relative d’une épreuve serait plus facilement acceptée. Le bac pourrait ainsi retrouver son rôle de signal, de rendez-vous.

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