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Editorial du BGV n° 181

Il est temps que ça change

Bernard Egger

Où sont passés nos élèves ? Pas ceux que l’on voit tous les jours ! Non, ceux d’avant, ceux qui avaient des connaissances, ceux que nous pouvions évaluer.

Ceux de nos classes ne savent plus faire toutes ces choses qui nous paraissaient essentielles… Bien sûr, on rétorque qu’ils savent faire autre chose, mais cet « autre chose » n’est pas pris en compte dans les programmes.

Ne croyez pas que ce début est aussi caricatural qu’il pourrait paraître. Le malaise de beaucoup d’enseignants y est contenu. Derrière l’opposition souvent avancée (et pourtant bien fragile si l’on y réfléchit), entre compétences et connaissances, se cachent des questions bien plus importantes que je résumerai ainsi : à quoi sert l’école ? Pourquoi une école plutôt que rien ? Et si nous convenons qu’il faut une école, pour y faire quoi et dans quels buts ?

À ne pas répondre à ces interrogations, on entretient un flou dangereux et démobilisateur.

L’élève « ancien » était sans aucun doute plus largement réductible à un ensemble de connaissances relativement faciles à évaluer. Or, nous le savons fort bien, des compétences, cela ne s’évalue pas aussi simplement que des connaissances. Néanmoins, quand elles prennent une place centrale dans la vie de la classe, nul doute qu’elle crée un élève nouveau, mélange de savoirs et de savoir-faire (et même de savoir-être) plus difficile à appréhender. Les programmes ont bien du mal à le cerner, et jamais sans doute il n’y a eu un tel écart entre l’élève réel et ce qu’il est prévu qu’on lui enseigne. Une telle situation est source de tensions, du côté des professeurs qui se plaignent du fait que les élèves ne savent plus faire ce qu’on leur demande, alors qu’on a déjà tellement baissé les exigences, mais aussi du côté des élèves qui ont l’impression que l’on ne prend pas en compte ce qu’ils savent faire et que, d’une certaine façon, on leur fait violence (les enquêtes sont édifiantes sur ces deux points). On demande tant à l’école que des solutions toutes faites ne sont plus d’actualité. Il y a peu, dans une émission de radio, un responsable de PME se lamentait : « mais si, au moins, ils savaient faire une règle de trois »… Voilà un savoir qui paraît perdu. Et pourtant, j’ai vu, comme beaucoup d’entre vous, un ministre de l’éducation nationale, agrégé de lettres, incapable d’accomplir une telle opération. Et je connais pas mal de collègues (pas des matheux, évidemment…) qui seraient bien en peine malgré des collections impressionnantes de diplômes de réussir cette fameuse règle de trois. Certains s’en vantent même. Mais ils seront les premiers à regretter toutes ces fautes d’orthographe sans doute dues à une utilisation abusive des textos et autres SMS !

En toute objectivité, que l’on ne sache pas faire une règle de trois quand on est ministre n’a que bien peu d’importance. Il est un niveau social où ce que l’on sait faire compense largement ce que l’on ne sait pas faire. Il est une école qui doit préparer à ce type de rôle.

Pendant longtemps, l’école était une et indivisible dans ses objectifs : faire émerger une élite et par là-même justifier la hiérarchie sociale. La compensation était au cœur de son fonctionnement. L’évolution de l’environnement économique et politique a changé la donne. La société a sans doute plus besoin que par le passé que « l’individu moyen » possède des compétences diversifiées. Le mot est lâché : on ne compense pas des compétences absentes. S’il semble bien que le marché de l’emploi s’est profondément tari pour tous ceux dont la formation de base est trop faible, il y a nécessité à parvenir à donner au plus grand nombre des savoirs et des savoir-faire « de base ». C’est évidemment le souci des journalistes et des parents d’élèves qui s’inquiètent des « mauvais résultats » de la jeunesse française en mathématiques.

Il ne s’agit plus de penser l’école comme un tout dont les règles de fonctionnement seraient identiques de la maternelle à l’université. Et il y a une certaine paresse à faire comme si nous avions affaire à une école intemporelle.

L’école est multiple. Elle doit donner au plus grand nombre un bagage minimum qui ne cesse d’augmenter, bagage qui fait la part belle aux savoir-faire, mais aussi aux savoir-être. Elle doit aussi apporter des savoirs, mais dans un cadre repensé où les connaissances ne sont plus seules au centre du jeu. C’est l’enjeu clairement affiché du socle commun. En même temps, elle doit permettre l’émergence d’une élite sélectionnée à partir d’une méritocratie républicaine. L’articulation entre les deux est sans doute encore à penser, les nouveaux programmes qui permettront de partir de ce que l’élève sait faire pour l’amener à ce qu’il devra savoir faire un jour sont à écrire. Il faudra relever ce défi. Mais, c’est sûr, même si contrairement aux élucubrations de certains, nous n’assistons pas à un démantèlement de l’école, ce que nous voyons en œuvre, c’est sa profonde mutation. Il est important que ça change et il est encore plus important que nous accompagnions ce changement avec vigilance, mais sans a priori.

Bernard Egger

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