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Editorial du BGV n° 184

Quick et Flupke

Agnès Gateau

31 août 2015, Etigny, Yonne

C’est l’image de Quick et Flupke, les deux garçonnets créés par Hergé, que je voudrais associer à ce texte.
D’abord en raison de leur nom, dont la graphie et la sonorité résument bien l’ambivalence de cet état de fin de vacances où l’on oscille entre le « vite » et le « zut », entre sentiments d’envie et de recul au moment de reprendre le chemin…
Ensuite, pour rendre hommage au charme belge de la cité de Mons, ville européenne de la culture pour une année, où s’est tenu, du 25 au 27 août, le congrès de la Société Belge des Professeurs de Mathématiques d’expression francophone.

Lors de l’ouverture de ce congrès, la Ministre de l’éducation en Wallonie a longuement évoqué les réformes à venir en Belgique. Révisions pour le groupe de français présent dans la salle, puisque les éléments de langage et l’argumentation nous sont apparus comme quasi-identiques de part et d’autre des Ardennes ; le constat porte sur les résultats nationaux et internationaux des élèves, sur le lien entre l’échec scolaire et l’origine sociale, sur le nombre d’élèves décrocheurs et sur la nécessité d’ouvrir des débats incluant tous les membres de la communauté éducative du pays, de la base (enseignants et parents) aux décideurs. Pourtant, quelque chose dans l’art et la manière rendait l’exercice différent : une ministre en jeans, une absence de protocole dans l’ordre de succession à la tribune, une écoute bienveillante de l’auditoire, qui, après les prises de positions entendues en France cette année, nous ont fait l’effet d’une ligne claire, un trait peu à même de faire lever des étendards.
Nos voisins seraient-ils sujets à davantage d’esprit de nuance que nous pouvons l’être ? Car il est vrai qu’au moment de se retrouver face aux élèves, c’est aussi les opinions bien tranchées que l’on s’attend à retrouver, et dont les médias de l’information se font déjà les rapporteurs, profitant de l’aubaine d’avoir un marronnier-rentrée un peu différent de l’année précédente… Les vacances n’auront guère permis un rapprochement entre les Quick et les Flupke, entre les partisans et les opposants (des nouveaux programmes, de la réforme du collège, de la réflexion sur l’évaluation) comme le montre l’annonce de grèves programmées sur le spectre d’une « mise en concurrence des personnels, des disciplines et des établissements ».

Cependant, à l’instar de la BD, l’École n’est pas une planche dont les cases seraient infranchissables à l’un ou à l’autre, et l’on trouvera dans une même vignette des personnages aussi différents que nos deux garçonnets comme on trouve dans les établissements des enseignants qui co-opèrent déjà pour un enseignement qui dépasse le basique champ/contre-champ. L’idée d’une concurrence entre les disciplines prend des allures de joutes féodales, si l’on s’abstient de penser que l’élaboration d’un autre paradigme que celui de « ce qui était bon pour moi est bon pour toi » est une nécessité. La société et des mathématiciens nous invitent à concevoir l’enseignement à l’aulne du monde actuel pour un public d’aujourd’hui. On peut le décliner selon trois angles. Avec Michèle Artigue qui, à Mons, encourageait très justement à penser « la nécessaire distanciation et du questionnement de nos propres habitudes ».
Avec Etienne Ghys dont le provocateur billet Faut-il mettre Pythagore dans une poubelle ? interroge la pertinence des sujets mathématiques à enseigner aujourd’hui pour demain. Avec Davy Paindaveine, professeur conférencier, qui enchanta en Belgique les plus rebelles en expliquant remarquablement les méthodes et concepts statistiques à l’aide d’une bande de données cinématographiques ! Notre mission si peu aisée est de cet ordre-là : accepter que les façons de faire et les sujets d’hier puissent être différemment scénarisés, voire délibérément voués à l’archivage, sans penser pour autant, ou à cause de cela, que «  le monde va droit dans le mur ». Penser une partie de l’enseignement de sa discipline comme un liant entre disciplines, est-ce entrer en concurrence ? Non. Changer de point de vue, c’est aussi l’essence même de ce que nous avons à enseigner… Ainsi analyser aujourd’hui les difficultés sur l’unique aspect d’un refus d’Autorité (la majuscule est à comprendre comme un package Sens de l’effort/Respect de l’injonction), c’est probablement regimber devant l’obstacle et s’empêcher de voir que ce qu’on impute aux élèves peut être retourné vers le corps enseignant comme un doigt de gant. « Mon métier, c’est mon pouvoir (ce que je sais faire garantit le pouvoir que j’ai acquis en sachant le faire) ! » ironisait un conférencier de la SBPMef. Une petite sentence qui en dit long sur les habitudes ou les œillères, et qui mériterait d’être mise en balance avec le ressenti des Français sur les cours de maths qu’ils ont reçus…

Quelle possibilité d’évolution donnerons-nous collectivement à l’école ? Depuis Quick et Flupke qui portent l’image d’un monde désuet [1], on sait qu’il existe d’autres modes de pensée et d’autres moyens de faire, qu’on peut aussi lire une BD en l’ouvrant dans l’autre sens et qu’on peut créer des aventures avec toutes sortes de médias. Le mieux n’est pas forcément dans la case d’avant, surtout si elle prend l’eau sans gagner en couleurs…

Finalement, lequel d’entre nous penserait que le synopsis peut s’écrire sans lui ? Aucun des participants au congrès de Mons, visiblement…

Banzaï ! C’est la rentrée, j’y vais !


[1] Bien que les titres de leurs aventures illustrent tour à tour les discours des pro et anti-réforme : Haute-tension, Tout va bien, Jeux interdits, Toutes voiles dehors, Chacun son tour, Pas de quartier, Pardon madame, Vive le progrès, Catastrophe, Farces et attrapes, Coups de bluff, Attachez vos ceintures !

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