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  APMEP   Souvenirs d’un vieux militant de l’APMEP

Article du bulletin 490

- 30 novembre 2014 -

Georges-Henri Clopeau

Depuis une dizaine d’années, j’ai abandonné la mathématique pour consacrer ce qui me reste de vitalité à la Ligue des Droits de l’Homme, à l’économie, à la philosophie politique … et à l’espéranto. Aussi, lorsque Christiane m’a téléphoné, je n’ai d’abord pas reconnu sa voix, j’ai été surpris que quelqu’un m’appelle au nom de l’APMEP pour écrire des souvenirs, mais, comme je dois à cette APMEP les années de ma vie les plus intenses, j’ai bien entendu accepté. Christiane me donne son adresse, et doit, pour se faire entendre de mes vielles oreilles, épeler son nom Z,e,h,r,e,n. ! Ça alors, quelle surprise ! Et quel bonheur !
Les souvenirs jaillissent, mais sans aucune logique, sans aucun ordre, ni dans la gravité, ni dans la chronologie. Il va falloir essayer de classer tout çà. Réflexion faite je vais m’inspirer de l’ordre chronologique, plus objectif, au risque de faire quelques erreurs.

Je suis arrivé au lycée Lakanal à la rentrée de 1959, pour entamer ma 20ème année d’enseignement, avec un blâme au dossier pour avoir, alors que j’étais, après un succès au concours d’entrée à l’école normale d’instituteurs, boursier en classe de seconde du lycée Hoche à Versailles, passé clandestinement la première partie du bac réservé aux lycéens (c’était en 1942...). Ce blâme ne m’ayant pas découragé, j’ai continué à étudier tout en enseignant. J’ai choisi les maths parce que c’était la seule matière qui permettait de ne fréquenter que très modérément la faculté... Je n’ai donc pas suivi de cours de « math spé » … et les faiblesses de mes études d’autodidacte font que je n’ai jamais pu réussir l’agrégation. C’est donc avec un sérieux complexe d’infériorité que je suis arrivé dans ce prestigieux lycée. Mais, de jour en jour, d’émerveillement en émerveillement, je n’y ai rencontré guère que des collègues simples, qui me traitaient d’égal à égal, acceptaient volontiers, et même avec plaisir, les échanges d’idées contradictoires. J’ai beaucoup fréquenté la salle des professeurs. Je me suis épanoui dans ce lycée…

Parmi tous ces sympathiques collègues, il y avait bien entendu les professeurs de mathématiques. Tous étaient membres de l’APMEP, association dont je connaissais l’existence grâce aux « cahiers pédagogiques » auxquels j’étais abonné depuis plusieurs années. J’avais même assisté à une conférence annoncée dans ces cahiers, donnée par Monsieur Walusinski. J’avoue ne plus me souvenir du sujet traité, mais je n’oublierai jamais l’homme (devenu quelques années plus tard mon ami Gilbert), sa façon de parler à chacun de collègue à collègue, avec simplicité et humour, tout en faisant progresser ceux qui l’écoutaient. Je n’ai pas non plus oublié l’inestimable activité qu’il a déployée au service de l’APMEP, dont il a inspiré tellement d’actions, ni son attachement à l’astronomie qu’il a pu introduire dans maint clubs scolaires.
J’ai donc adhéré à l’APMEP et, quand j’ai trouvé sur la couverture du bulletin la mention « de la maternelle à l’université », j’ai su que j’en deviendrai moi aussi, un membre « militant ». Cette mention,« de la maternelle à l’université », est une des idées auxquelles Gilbert était le plus attaché, et qu’il a su insuffler à l’APMEP.

Déjà en 1960, au lycée Lakanal, on s’intéressait, aux fameuses « mathématiques modernes », qui m’ont rapproché du plus actif d’entre les « militants » : Paul Vissio. Il est devenu rapidement mon meilleur ami à Lakanal, m’a poussé à retenter l’agrégation, m’a beaucoup soutenu dans mes efforts. Mais le programme ayant déjà beaucoup changé en dix ans, je me suis épuisé en vain, malgré son aide, et malgré le cours de Revuz, que j’ai pu suivre régulièrement. Cependant, pour moi, cette initiation à « la » mathématique fut une immense joie. Par exemple, je me souviens avoir trouvé, à la bibliothèque des professeurs, le premier tome de « Bourbaki », lequel, après avoir quelque peu bousculé mes habitudes, m’a révélé une vraie logique de symboles dénués en eux-mêmes de toute relation avec une réalité physique. La distinction à faire, dans l’emploi des mots, entre « vrai » qui par nature qualifie une assertion, et « réel » qui qualifie un objet, m’est apparue comme essentielle pour la pédagogie au niveau élémentaire, pour finalement faire comprendre que la vérité d’une assertion est toujours relative à la vérité reconnue à une autre … jusqu’à celles qui sont posées en axiomes. Et le choix des axiomes étant arbitraire, il existe une multitude de théories mathématiques. Dans le monde physique, « l’utilité » d’une théorie apparaît, si en la prenant pour « modèle » dans l’observation d’un phénomène, les mesures que ce modèle permet de prévoir sont bien dans l’intervalle de confiance qu’on peut accorder aux « mesurages » effectifs.

Une grande partie des actions de l’APMEP concernait l’expérimentation des idées nouvelles sur l’enseignement mathématique, que beaucoup de professeurs effectuaient. J’ai été impressionné de voir des professeurs de très haut niveau participer à ces expérimentations. Ainsi Louis Duvert, (lui aussi devenu (et resté) mon ami), prenait en charge une classe de Sixième, alors qu’il était professeur en spéciales ! Nous animions des « chantiers », du nom que leur avait donné Gilbert Walusinski (entre nous, nous disions « Valu ») destinés à diffuser les idées nouvelles en commençant par le « vocabulaire des ensembles ». La télévision scolaire diffusait une partie de ces chantiers ; j’en ai profité pour ma propre formation. D’autres chantiers se tenaient, le samedi après midi ou le jeudi, sous forme de réunion, où participaient professeurs et instituteurs, inquiets de la « modernisation » qui s’annonçait … de la maternelle à l’université. J’en ai animé quelques-uns.

Ce qui m’a le plus attaché à l’APMEP, c’est son ouverture ; non seulement à tous les âges scolaires (de la maternelle à l’université), mais aux autres disciplines. Déjà, il existait des relations entre l’APMEP et l’association des professeurs de physique.
Plus tard, mais mes souvenirs sont trop vagues pour que je puisse préciser une date, nous avons créé, avec l’association des professeurs de biologie et de géologie, une cotisation commune pour un montant inférieur à la somme des deux cotisations isolées. Et il y a eu bien d’autres relations. Pour ma part, à cette époque (vers 1965), je me suis efforcé d’en créer avec les professeurs de technologie, une discipline alors très nouvelle (et disparue depuis) qui avait pour ambition de développer l’esprit de recherche, avec l’espoir de valoriser les sections de quatrième et troisième « modernes » qui ne « faisaient » pas de latin, et dont un grand nombre était dans des collèges, guidées par des instituteurs chevronnés. À l’époque, on cherchait à la télévision scolaire quelqu’un qui accepte de coordonner (c’était le mot employé) les émissions destinées à la formation des nouveaux professeurs. Je me suis présenté et on a été heureux, je crois, de trouver un candidat qui n’était ni physicien, ni technicien, pour servir d’intermédiaire entre les deux Inspections Générales qui se disputaient sur la conception de cet enseignement. Avec l’aval du recteur Capel (je ne suis pas sûr de l’orthographe), créateur de l’idée initiale, j’ai pu rassembler tout le monde autour de « l’esprit de recherche ». C’était en droite ligne des instructions pour les « travaux scientifiques expérimentaux » que Monsieur Sire, naturaliste, avait rédigées à l’usage de l’enseignement primaire. Il les avait appliqué lui-même lorsque, proviseur du lycée Janson de Sailly, il avait créé un cours spécial le jeudi matin destiné aux élèves « caractériels ». Je n’en finirais pas d’en raconter sur ce sujet ; ce fut pour moi un enrichissement considérable grâce à des réunions où s’exprimaient des techniciens de la télévision, des professeurs de l’enseignement général et des professeurs de l’enseignement technique, dont certains de haut niveau, des inspecteurs généraux, des directeurs et des collaborateurs des CDDP, des spécialistes de l’enseignement programmé et de l’équipement audio-visuel des établissements d’enseignement.

En 1966, j’étais entré au comité national de l’APMEP, et je fus bientôt chargé de la trésorerie. L’essentiel du travail (comptabilité, relation avec le percepteur), était fait par notre trésorier administratif, Monsieur Ferracci, qui méritait une totale confiance (il est malheureusement décédé accidentellement en 1970). Mais, étant membre du bureau, je prenais part à toutes ses réunions. Dans ce bureau, j’ai vécu une merveilleuse expérience : des collègues qui s’exprimaient en toute liberté, avec le respect des autres, et surtout très peu d’interruptions ; d’où résultait un travail efficace, rapide, et des actions énergiques. J’ai pris part à beaucoup de réunions dans ma vie, sans jamais retrouver une atmosphère aussi chaleureuse et dynamique. Cette situation a duré de 66 à 70 ; nous avons, au cours de cette période, acquis le local de la rue du Jura, qui est devenu un lieu de réunion agréable et surtout le magasin pour nos publications que Monsieur Blondel, notre secrétaire administratif, gérait avec maestria.

Les réflexions élaborées par l’APMEP, sont prises en considération en 1967 par une commission ministérielle, présidée par le professeur Lichnerowicz, à laquelle Vissio et moi avons participé (lui comme représentant l’APMEP, moi comme « spécialiste » de l’audiovisuel ayant l’aval de l’APMEP). La commission adopta l’idée des IREM et l’idée d’une réforme des programmes à partir de l’école élémentaire. L’APMEP publie en 1969 la « Charte de Chambéry » indiquant les étapes et perspectives d’une réforme de l’enseignement mathématique conforme à ses vœux, et cette charte de Chambéry a servi de guide à notre activité pendant longtemps. La première étape était la réalisation des IREM, dont l’idée avait bien été adoptée par la commission, mais qu’il fallait créer et animer, ce qui supposait quelques crédits.
Heureusement, entre ces deux dates, il y a eu 1968, qui a fait bouger les idées dans beaucoup de domaines, et convaincu certains ministres intelligents qu’il fallait tenir compte des avis des citoyens. Ainsi, je suis persuadé que l’audience qu’Edgar Faure, nouveau ministre de l’éducation, nous a accordée à Besançon, a largement contribué à « débloquer » quelques crédits. Je crois que cette audience a aussi beaucoup inspiré le ministre dans sa « réforme » créant des Conseils d’établissements, où élèves, parents, personnels de service, enseignants et administration sont également représentés. De son côté, l’APMEP qui ne se contentait pas de communiquer avec le ministère ne prenait pas de repos. Ainsi, nous poursuivions aussi diverses études sur l’évaluation, tant au sujet du travail des élèves (mise en question de la simple notation chiffrée), qu’au sujet de nos méthodes pédagogiques… Je ne sais pas jusqu’où ces études ont été poussées, mais j’espère qu’elles n’ont pas été abandonnées.

Les nouveaux programmes de mathématique, élaborés par la commission, ont eu un succès considérable en sixième et cinquième dès 1970, partout où ils ont été appliqués, c’est à dire là où nos « chantiers » avaient pu préparer les professeurs, car la première étape de la charte de Chambéry, qui était relative à la formation des maîtres par les IREM, n’en était qu’à ses balbutiements (on comptait sur les nouveaux manuels pour éclairer les maîtres). Quant au programme de quatrième, il avait été adopté par la commission contre l’avis de tous les expérimentateurs, membres ou non de l’APMEP, et d’un psychologue qui s’appuyait en vain sur les thèses de Piaget. De plus, l’inspection générale avait jugé bon d’en séparer les trois « annexes », elles aussi adoptées par la commission et que trois d’entre nous avaient élaborées pour essayer de rendre le programme plus accessible par trois voies différentes. Ce fut un fiasco qui a complètement discrédité les « mathématiques modernes ». Pourquoi l’inspection générale n’a-t-elle pas soutenu dans la commission les expérimentateurs, et pourquoi a-t-elle finalement décidé de publier un programme jugé inapplicable par la plupart des professeurs ? Nous n’avons pas de réponse unanime … et il y a prescription.

La rentrée 71 fut l’une des plus tristes dans ma vie personnelle, mais elle fut aussi, pour notre APMEP, une épreuve très pénible. Nous venions de perdre notre ami Paul Vissio, enlevé par une vague à la fin de ses vacances à Belle-Île (on n’a jamais retrouvé son corps). Un drame pour son épouse et ses enfants et une perte inestimable pour l’APMEP. C’est « Valu » qui me l’a annoncé et je me souviens de la peine que nous avons partagée, quelques jours plus tard, quand nous nous sommes rendus à l’imprimerie d’Alençon, pour régler les derniers détails de l’édition de notre bulletin. Nous voulions qu’il paraisse avant les « journées de Toulouse ». J’ai traversé ces journées désemparé, malgré le soutien de tous. Cependant, en pensant à Paul, je me suis dit : « Nous lui devons de garder courage. Lui ne se laissait pas abattre. Il faut en être digne ».

J’ai donc repris activité au comité national, à la trésorerie (cette fois en compagnie de Leboulleux), et à diverses « commissions ». Mais, au lycée Lakanal, je me sentais moins bien. D’une part parce que le souvenir de Vissio était omniprésent, et cela me rendait mélancolique ; d’autre part parce que je souffrais à l’époque d’une arthrite de l’épaule droite (dont je ne voyais pas la fin) qui m’interdisait d’écrire au tableau dans sa moitié supérieure, et je ne pouvais pas disposer de rétroprojecteur. J’ai donc sollicité un poste de principal de collège, que j’ai obtenu immédiatement, dès la rentrée 72, à Mainvilliers (à quelques centaines de mètres de la gare de Chartres). Je me suis efforcé d’appliquer dans ce collège les conceptions nées des rêves de 68. J’ai réussi à gagner la sympathie des collègues, mais n’ai pas obtenu la participation que j’espérais dans tous les domaines… Il faut d’ailleurs rappeler qu’à l’époque, le chef d’établissement restait dans le cadre des professeurs. Il y poursuivait son avancement dans la carrière ; il pouvait être renvoyé dans un autre établissement en qualité de professeur, mais il pouvait aussi demander lui-même de reprendre une activité d’enseignement dans sa discipline. Sa mission de direction lui donnait seulement une indemnité, fonction de l’effectif de son établissement. Je sais que l’administration, qui avait « politisé » les recteurs sous Giscard, a maintenant placé le chef d’établissement dans un cadre purement administratif, où tous ne sont même pas enseignants !

Bien entendu, je parlais à l’APMEP de mes expériences, et comme certains s’y intéressaient, nous avons formé la « commission structures ». Celle-ci a étudié de nombreuses réformes, qui resteront du domaine de l’utopie, considérant la classe comme un ensemble invariable d’élèves d’âges très voisins, où l’on apprendrait à vivre ensemble, à s’entraider, à se respecter les uns les autres et à se respecter soi-même, à connaître la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et quelques lois fondamentales, l’organisation administrative (y compris la Justice) de notre pays, de l’Europe et du Monde ; en deux mots : la morale et l’instruction civique (aujourd’hui, on pourrait y ajouter l’écologie). Les matières spécialisés (français, math, langues, physique, chimie, sciences de la vie et de la terre, histoire depuis la préhistoire, géographie, dessin, musique, danse, etc.) donneraient lieu chacune à des cours regroupant des élèves de diverses classes, d’âges différents, mais de même niveau, de façon que chacun puisse travailler à son rythme, voire abandonner certaines de ces spécialités après avoir atteint un niveau minimum. Évidemment, une telle réalisation supposerait l’école ouverte au moins 8 heures par jour ouvrable, des salles plus nombreuses, et beaucoup plus de professeurs, ... Faut pas rêver.

J’ai aussi éclairé mes collègues de mathématique dans l’application des nouveaux programmes, et créé au niveau académique une « commission innovation » qui ne s’est pas limitée aux maths et a fait une large place à la technologie de quatrième et troisième. En outre, j’ai participé à l’IREM d’Orléans. Je suis parti en retraite en septembre 1985.

Mais j’ai l’impression maintenant d’avoir déjà trop parlé de moi-même, le but de ce texte étant de faire connaître à nos jeunes collègues combien l’APMEP et le goût pour la pédagogie peuvent enrichir et passionner la vie ; et je leur souhaite autant de satisfaction, car mon seul regret, inévitable si l’on vit très longtemps, est de voir mourir, les uns après les autres, un grand nombre de ses anciens amis. Le dernier dont j’ai appris le décès était l’un de mes plus proches : Henri Bareil, vous le connaissez sûrement.

N.B. – Je tiens à remercier Christiane Zehren qui m’a donné l’occasion d’évoquer des souvenirs qui me sont très chers.

(Article mis en ligne par Armelle BOURGAIN)
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