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  APMEP   Une avalanche d’évaluations

Article du bulletin 497

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- 29 novembre 2014 -

Tina Voleau

Ce texte témoigne du sentiment d’une enseignante de mathématiques d’un collège de l’académie de Poitiers sur le thème de l’évaluation, sentiment qui est bien sûr en partie lié à une situation particulière d’un professeur dans un établissement, quoique… Les établissements scolaires qui se dirigent peu à peu vers l’autonomie sont encore soumis, heureusement, à des règles et des directives communes. Je les applique en fonctionnaire zélée, mais certaines d’entre elles me posent problème.

Dans notre société d’aujourd’hui, il faut bien reconnaître que l’évaluation devient omniprésente. Cela ne semble pas forcément contestable a priori puisque l’on veut connaître les performances de tel ou tel dispositif. Tout doit être maîtrisé et étalonné. Il s’agit par exemple de classer les hôpitaux, les lycées ou de mesurer l’audience d’une émission de radio. Ainsi, les décideurs peuvent en principe et dans le meilleur des cas arbitrer, réguler, ajuster. L’école n’échappe pas à cette règle. Ainsi, les systèmes éducatifs sont comparés à travers des enquêtes comme PISA ou au sein de rapports de l’OCDE, ce qui permet de justifier la nécessité de réformes. Localement, les projets d’établissements sont évalués par les inspections académiques pour savoir si les mesures mises en œuvre ont atteint les objectifs affichés, permettant ainsi d’attribuer ou de retirer des moyens.

Dans les classes aussi, les tâches d’évaluation des élèves exigées par l’institution explosent littéralement. On doit désormais, chaque trimestre, attribuer une note de vie scolaire à chaque collégien ; on doit évaluer les compétences des élèves à maîtriser les Technologies de l’Information et de la Communication et plus largement les compétences du socle commun. Et bien sûr, pour la plupart d’entre nous, les évaluations « classiques » perdurent. Je n’aborderai pas ces dernières. À force de tout évaluer, sans cesse, ne perd-t-on pas de vue l’essentiel de notre métier ?

La note de vie scolaire

Depuis plusieurs années, chaque élève de collège se voit attribuer une note évaluant son comportement et qui apparaît sur ses bulletins conformément à une directive institutionnelle. Dans mon collège, cette note comporte deux volets. La vie scolaire de l’établissement évalue l’élève sur dix points après avoir recensé ses retards non justifiés, son comportement déviant dans les couloirs, dans la cour de récréation ou au réfectoire, ses heures de retenues, … Le professeur principal de la classe propose également une note sur dix points après avoir relevé les observations dans le carnet de correspondance et après avoir repéré les éléments du bulletin qui pourraient éventuellement se révéler problématiques pour les apprentissages tels que les bavardages, le manque de concentration, la passivité, l’absence de curiosité, … Il me semble qu’une telle évaluation pose problème. En effet, aucune formation n’est dispensée sur une façon idéale de se comporter. Bien sûr, on sait ce que cela signifie d’être poli et bien élevé. Mais, est-il vraiment nécessaire d’attribuer pour autant une note chiffrée à l’éducation donnée par les parents ou bien à des caractères d’élèves, bien difficiles à appréhender ? D’autre part, que fait-on d’une telle note ? Aucune régulation ni remédiation ne sont prévues. Aucune explication sur tel ou tel comportement n’est recherchée puisque les raisons sont souvent complexes et extérieures à l’école. Il semble que cette note ne soit destinée qu’à motiver certains élèves : les plus « stables » . Les plus réservés, les plus insolents, les plus turbulents d’entre eux le resteront. Pour finir sur ce sujet, il arrive en conseil de classe que telle ou telle proposition de note change après l’intervention d’un professeur mécontent, ce qui confère à la note un caractère éminemment scientifique et qui révèle aux représentants des parents et aux délégués des élèves notre professionnalisme en matière d’évaluation !

Le Brevet Informatique et Internet

Depuis quelques années, on évalue dans les collèges les compétences informatiques des élèves à travers une plate-forme qui s’appelle GIBII et qui est hébergée par la MATICE. On ne peut pas contester qu’il est important que les élèves soient formés à l’utilisation de ces nouvelles technologies qui peuvent totalement les dépasser. Il s’agit pour les enseignants de valider en tout sur les quatre années passées au collège vingt-neuf items par élève. Chaque élève formule lui-même la demande de validation d’un item lorsqu’il pense maîtriser la compétence correspondante : c’est le fonctionnement dans mon établissement. Cette prise en charge par les élèves eux-mêmes de leurs propres acquis est une excellente chose sur le papier, mais dans la réalité, qu’en est-il vraiment ? Il faut bien reconnaître après plusieurs années de fonctionnement et d’expérience que cette validation dans mon établissement se fait surtout en fin d’année de troisième par une poignée de professeurs courageux qui constatent assez souvent que les demandes de validation des élèves sont des plagiats et proviennent de blogs spécialement conçus pour leur permettre de valider leur Brevet Informatique et Internet sans avoir eu besoin d’être formés. L’ont-ils été d’ailleurs ? Par exemple, la confusion entre un moteur de recherche et un navigateur est courante, mais le temps presse… Il faut que nos chers troisièmes aient leur B2I pour pouvoir obtenir leur brevet. Alors, on clique, on clique (en bon professionnel ?) pour qu’ils obtiennent le sésame. Parfois, on clique tellement (attention aux tendinites) qu’on valide des items qui ne sont jamais apparus dans nos séquences pédagogiques, mais la simple déclaration de l’élève dans GIBII nous suffit, car il n’y a que le résultat qui compte : l’attestation que l’élève a son diplôme ; peu importe ce qu’il sait vraiment.

Le socle commun de compétences

Le socle commun de compétences a fait son apparition au collège et son évaluation est maintenant à l’ordre du jour. L’acquisition de ce socle est censée s’étaler sur les quatre années de collège et son évaluation doit être progressive afin de révéler les points forts et les points faibles de chaque élève pour permettre une meilleure gestion de l’hétérogénéité et améliorer la formation de tous les élèves. Il s’agit me semble-t-il, d’un dispositif très louable bien que sa mise en œuvre pose des difficultés. Mais, là encore, l’évaluation dans mon collège tourne au désastre. Pour valider finement les compétences des élèves, nous avons installé le logiciel « Sacoche », puisque nous ne voulions pas de « Cerise », qui devrait être payant, paraît-il (l’acquisition d’une sacoche de cerises aurait été beaucoup plus avisée). Cette nouvelle usine à gaz ne sert qu’à égarer certains d’entre nous dans des clics interminables sans réfléchir vraiment à une évolution des pratiques pédagogiques qui permettrait de faire travailler les compétences. À la fin de l’année, juste avant le conseil de classe du dernier trimestre, nous nous réunissons pour attribuer le socle commun de compétences aux élèves de troisième, sans consulter le travail effectué par les collègues sur la plate-forme « Sacoche ». J’ai l’impression désagréable que cette attribution se fait « à la louche » ; les élèves et les parents en sont à peine informés. Mais les élèves peuvent passer sereinement les épreuves du Diplôme National du Brevet puisqu’ils ont obtenu dans leur grande majorité le socle commun de compétences…

Je termine donc ce témoignage en déplorant finalement toutes ces évaluations mais en aucune façon les sujets qu’elles tentent d’évaluer, sauf peut-être pour le comportement des élèves. Ces plates-formes dans lesquelles on clique à tour de bras sont extrêmement chronophages. Quelle énergie et quel temps perdus ! Imaginons une école dans laquelle cette énergie et ce temps soient passés à réfléchir avec les collègues, à préparer des cours, à discuter avec les élèves, à les former. Ne serait-ce pas plus bénéfique pour notre système éducatif ? Dans les quelques formations que j’ai pu suivre sur le thème des compétences, de longues discussions assez stériles et ennuyeuses portaient sur l’utilisation des outils comme GIBII ou CERISE, sur la forme de l’évaluation, sur la définition d’une compétence, mais très rarement sur le fond. Quelles séquences pédagogiques doit-on élaborer pour que les élèves acquièrent des compétences et des connaissances ? Quels contenus doit-on enseigner ? Comment doit-on travailler avec les élèves ? Il me semble qu’une erreur est commise par l’institution, celle d’espérer piloter ce qui se passe dans les classes à partir de l’évaluation. Cela peut peut-être fonctionner de façon très globale pour le Baccalauréat et le Diplôme National du Brevet. La forme des exercices dans ces examens incite probablement les enseignants à entraîner leurs élèves d’une certaine façon. Par contre, je n’ai pas l’impression dans mon collège que l’évaluation du B2I et celle du socle commun de compétences aient induit un changement significatif dans les pratiques. Il me semble que nous évaluons beaucoup trop sans rien évaluer finalement. En plus, cela ne nous sert pratiquement jamais à faire progresser les élèves. Il faut aussi dire que nous sommes submergés et noyés par tellement de tâches. Je me demande parfois, ce que deviendraient les élèves, si on passait tout notre temps à les former sans les évaluer. Pour finir, je voulais préciser que je n’ai voulu choquer personne dans ce texte et que l’ironie et la provocation qu’il contient ne visent que moi-même qui applique toutes ces directives sans sourciller.

(Article mis en ligne par Armelle BOURGAIN)
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