Communiqué du bureau de l’APMEP : "Un temps déraisonnable"

 

Une crise est une crise. Depuis mars, nous vivons un épisode inédit, crise sanitaire et sociétale. De la place qui est la nôtre, enseignants, nous l’avons affrontée, et continuons de l’affronter. L’état d’urgence modifie en effet profondément les modalités d’exercice de notre métier. Pour pouvoir tirer de cette expérience quelque chose qui va nous aider à la dépasser, nous aurons besoin de termes bien définis, de concepts clarifiés, d’une pensée posée et rigoureuse. Cela nous aidera. Le langage prend toute sa puissance lorsque ce que l’on veut dire est en cohérence avec la manière dont on l’exprime. D’ailleurs, les mathématiciens connaissent bien ce travail de langage, c’est un des fondements de leur activité. Alors, parlons de crise et pas de guerre, forme de déraison de notre temps.

Au-delà des confusions ou indistinctions qui fondent parfois le discours gouvernemental, nous avons besoin de penser le travail accompli individuellement et collectivement durant cette crise. Une nécessité car notre travail depuis le 15 mars n’est plus celui d’avant. Si notre mission d’enseignant devait changer durablement, nous voulons être des concepteurs de ce changement. Faire l’analyse de ce que nous avons appris de ce temps inédit nous aidera à en tirer bénéfice et identifier les écueils, les dérives. En un mot, reprendre prise sur le sens de ce que nous faisons, agir pour ne pas subir.

A la question "avons-nous réussi la continuité pédagogique ?", que répondre ?

C’est joli, la continuité. Le mot est presque doux mais on doit l’interroger. Si le ministre a pu dire à l’Assemblée Nationale le 12 mai que 75% des parents sont satisfaits de l’enseignement à distance (sans citer sa source), nous sommes 99% (même source du doigt mouillé) à être insatisfaits de ce que nous avons fait. Il y a plusieurs raisons à cette insatisfaction. La première est que pour un mathématicien, le mot continuité résonne : surviennent à nos esprits des images, des représentations, un concept. Or, avant le 13 mars, il y avait école, et après, il n’y en avait plus. Appelons ça une rupture. « L’ école à la maison » n’est qu’une manière autre de dire que justement il n’y a plus école. Certes, il y eut classes virtuelles, apprentissages, tentatives de construction de savoirs, répétitions d’exercices, et au final une forme d’enseignement, mais école, non. Notre métier jusqu’au 13 mars était délimité : être un adulte référent d’un ou plusieurs groupes d’élèves, constitués dans un espace et un temps institutionnalisé, référents d’un savoir, de son appropriation, et au-delà d’une forme éducative. Après le 13 mars, nous n’étions plus en classe, nos élèves non plus.

Alors, avec les moyens du bord, nous avons bricolé des pis-aller, utilisé nos outils personnels, géré comme il était possible le lien maître-élève, fait tenir la barque plus ou moins à la surface de l’eau. Nous avons géré cette rupture pédagogique par des relations en pointillés. Face-à-face numériques et ponctuels, discussions par écrit, cahier de textes remplis, devoirs, corrections... Du temps assis face à un écran a remplacé le temps debout et circulant.

Comme tous, nous en sortons différents. Cette expérience nous a formé à l’usage de moyens numériques que nous ne connaissions pas ou peu, à les utiliser en cohérence pour prolonger notre mission. Nous en retirons des compétences nouvelles, des savoir-faire utiles, un professionnalisme toujours accru, mais aussi la constatation de l’inadéquation des outils institutionnels et leur manque de résistance face à ce type de choc. Nous avons pris conscience du défaut éthique des outils numériques malgré leur richesse, et inventé une manière de les intégrer tout de même dans notre travail éducatif. Nous avons également eu sous les yeux la preuve que la socialisation des apprentissages est illusoire dans un enseignement à distance. Loin des yeux, loin du cours…

Aujourd’hui nous avons hâte de retrouver nos élèves, les voir devant nous, échanger avec eux, vivre des moments collectifs. Sans ce lien direct, l’enseignement à distance n’est pas un enseignement complet. Il se réduit à de la technologie. Découpage des tâches, mécanisation uniforme des apprentissages, planification des étapes pour espérer aboutir à un savoir-faire. Méfions-nous à ce propos de certains apôtres des neurosciences... L’apprentissage n’est pas un mécanisme. C’est un des grands constats que nous tirons de cette période. L’échec des pédagogies behavioristes est à nouveau apparu de manière flagrante.

Ce constat est général et dépasse notre enseignement mais il vient renforcer l’état de crise persistant de notre discipline. Une crise visible à tous les niveaux, qui est aussi celle du recrutement, de la formation, des programmes, de l’abandon parfois trop rapide des maths au lycée, du collège, de l’école primaire, de l’université. Si nous voulons lui redonner de la valeur et du sens, ne nous inféodons pas à des recettes ni à de soi-disant "solutions". Il nous faut quasiment tout repenser, dans l’instabilité de la période actuelle, et dans le cadre de l’école républicaine : égalitaire, fraternelle, libre.

Notre association est un des acteurs importants de cette réflexion. A la rentrée dernière, le bureau national s’est posé une question : comment penser l’enseignement des mathématiques au XXIème siècle ? Quelle mathématique faut-il enseigner, comment, pourquoi ? Quelle est sa place dans la construction d’un savoir, d’une pensée, d’une citoyenneté ?

Cette épreuve nous a offert des éléments pour un travail de fond, saisissons-les. Analysons ce que nous avons fait, ce qu’il faut garder, ce qu’il ne faut pas, ce que nous faisions, ce qu’il vaut mieux ne plus faire, et posons les contours de ce que nous désirons que soit notre métier. Ce travail, nous pouvons le faire grâce à la force collective de l’APMEP. Et nous savons d’expérience que si nous laissons opérer le ministère, cela se fera avec des détournements de sens, de la communication ambiguë, un jeu de langage qui dit tout le contraire de ce qu’il signifie. Ce discours très rodé qui n’est pas le nôtre, emprunté à une pratique managériale, parfois ignorant et souvent méprisant, amène de la déraison au cœur de l’Institution.

Notre pratique du langage, dans le quotidien de notre métier, est de tout autre nature, et si on doit chercher « à quoi ça sert les maths ? », c’est certainement de savoir travailler avec des termes définis, d’apprendre à déterminer de quoi on parle, de raisonner à partir de données et de règles, et de débusquer ce qui n’est que de la confusion. C’est à nous de construire un discours sur ce que nous faisons. Le chantier est ouvert, le bureau de l’association commence à l’organiser. Dire notre métier, comme il se fait ou comme il devrait pouvoir se faire, exprimer notre vision des mathématiques, de leur utilité sans outrer leur utilitarisme, expliciter leur quête de structures qui étaye notre regard sur le monde, lui donne profondeur. Et tout cela sans faux-semblants… Collectivement nous saurons raison garder.

Bureau national de l’APMEP – juin 2020