Gilbert Walusinski ou l’esprit des Lumières n° 109 de Tangente (Mars-Avril 2006)

Gilbert Walusinski nous a quittés le 13 janvier 2006. Agrégé de
mathématiques, professeur, il a été un des acteurs essentiels de la révolution
de l’enseignement des mathématiques qui eut lieu en France à partir de 1950.

Gilbert Walusinski est né en 1915. Agrégé de mathématiques en 1941, il a été professeur de
lycée à Poitiers, Paris, et enfin Saint-Cloud. Il est décédé le 13 janvier 2006.

Il a été l’un des acteurs essentiels (peut-être le principal) de l’évolution-révolution de l’enseignement des mathématiques à partir de 1950, par sa hauteur de vues, sa richesse d’idées, son exceptionnelle ardeur militante… Il y
joignait une abnégation, une
modestie, une courtoisie sans
failles et, dans la parole et l’écriture,
un art sans pareil….

La Libération, dans les années
1944-45, marque Gilbert Walusinski
par ses conquêtes sociales et ses ambitions
éducatives : le plan Langevin-
Wallon, qui proposait en 1944 une réforme
de l’enseignement, les classes nouvelles, les
lycées-pilotes (à cette époque l’enseignement de
lycée allait normalement de la 6e au Bac), etc.

Il milite avec les novateurs des Cahiers
Pédagogiques du Second degré
, puis, peu à peu,
se consacre à l’APMEP (Association des
Professeurs de mathématiques de l’Enseignement
Public) qu’il va marquer de son sceau dès 1950. Il
en sera Président de 1955 à 1958, puis Secrétaire
Général, responsable du Bulletin (auquel il donnera
un grand éclat et des dizaines de textes), initiateur
de brochures (d’Itard, Revuz,
Hennequin,…
), et d’équipes de Chantiers de
mathématiques
, auteur principal ou co-auteur des
Chartes fondamentales de l’APMEP.

Un homme de progrès

Gilbert Walusinski veut alors s’éloigner d’un
enseignement des mathématiques qu’il juge réservé
à des « happy few », les autres élèves étant
voués aux recettes et au psittacisme. Il désire
rejoindre une mathématique vivante unifiée par
les structures et directement accessible sans suivre
les méandres de l’Histoire. Il aime à raconter une
« fable moderne » où un promeneur, des haricots,
des maçons, … relèvent d’une même structure
opérationnelle : celle de groupe. On en voit la
morale : multiplier les observations dans des
domaines les plus divers, puis abstraire et dégager
le concept-outil qui en donnera l’intelligibilité et
portera en lui une inépuisable fécondité séduisante
et accessible.

Gilbert Walusinski mobilise ainsi l’APMEP qu’il
va développer à l’extrême pour :

– multiplier les initiatives et obtenir leur institutionnalisation,

– renouveler simultanément les programmes et la
pédagogie en « les attachant indissolublement ».
Renouveler la pédagogie ? Pour Gilbert
Walusinski, « la priorité va à l’action de l’élève ».
« C’est à lui d’observer, d’analyser, d’abstraire,
de déduire, d’appliquer ». « Au maître revient une
tâche nouvelle », non pas « déverser son savoir »,
mais « préparer des situations enrichissantes,
répondre aux questions, guider,…
 », en un nouvel
esprit « d’humilité » et de dialogue… (Il parle
même de « fraternité ».)

Renouveler les programmes ? Par exemple, propose-
t-il, en privilégiant, pour le temps de la scolarité
obligatoire, des initiations, orientées vers le
vectoriel, aux ensembles, aux correspondancesrelations-
fonctions, à l’espace, aux transformations
géométriques.

Surtout, Gilbert Walusinski met l’accent sur la
progressivité des acquisitions, « de la Maternelle
à l’Université
 » (slogan dont il fera un mot
d’ordre de l’APMEP et de son Bulletin).

S’adapter à la diversité des élèves ? À l’opposé du
« centralisme bureaucratique », Gilbert
Walusinski voudrait « pour chaque classe, un programme
en deux parties : un noyau de connaissances
considérées comme indispensables et, à
côté, un très large éventail de thèmes parmi lesquels
élèves et maître choisiraient à leur guise
 ».

Encore cela exige-t-il une solide formation des
maîtres, liée à l’expérimentation et à la recherche !
À partir des Chantiers de l’APMEP, Gilbert
Walusinski imagine les IREM (Instituts de
Recherche sur l’Enseignement des Mathématiques),
leur mise à égalité des intervenants des divers
ordres d’enseignement, leurs structures, leur mise
en réseau, leurs moyens et leurs modes d’intervention.
Avec Paul Vissio et André Lichnérowicz, il
lutte pour les obtenir. La demi-décennie 1963-1969
voit récompensés les efforts de Gilbert Walusinski
et de l’APMEP tout entière. Ce qui était demandé
est promis. Effectivement les premiers IREM verront
le jour dès 1969.

En 1970, voici les changements de programmes
de « mathématiques modernes » tant espérés.
Hélas, notera Gilbert Walusinski, ils ne dérogent
pas à la tradition : « Il n’y a pas plus de place (ni
moins, heureusement) que par le passé pour l’initiative
du maître
 ». Ajoutons l’impréparation de la
majorité des maîtres, le poids de l’institution et
quelques erreurs (la métrique après l’affine, l’abstraction
parachutée sans observations préliminaires,
etc.) et l’on a le résultat que l’on sait : la
réforme rencontre le rejet.

L’héritage de Gilbert Walusinski

Que reste-t-il donc aujourd’hui de l’action de
Gilbert Walusinski et de ses équipiers ? Peu de
choses sur le plan, nécessairement évolutif, des
programmes scolaires, mais beaucoup, et même à
peu près tout, pour ce qui est des grandes ambitions.

Elles sont certes toujours
en chantier, mais elles demeurent
l’inamovible cap de
l’APMEP, d’autant plus nécessaire
qu’est survenue la « massification
 » de l’enseignement.
L’APMEP milite plus que
jamais pour la formation des
maîtres. Elle a proposé des
« programmes par problématiques
 » (pour les collèges en
1985, pour les lycées en 1997),
maintenu le souci constant d’un
effort pédagogique liant étroitement
contenus et méthodes en
portant une attention prioritaire
à la démarche mathématique.
Récemment elle essaie, avec de
nouveaux moyens, de relancer
les programmes par « noyaux-thèmes
 ».

Mettre l’homme debout

Bien que totalement impliqué dans l’APMEP,
Gilbert Walusinski avait des violons d’Ingres. En
voici quelques uns :

– son intérêt pour l’Histoire des maths (Clairaut,
etc.) et son insertion dans l’enseignement, en un
refus de séparer mathématiques « pures » et
mathématiques « appliquées »,

– son goût du Siècle des Lumières, pour lui « le
Grand Siècle »,

– sa passion de l’astronomie, concrétisée dès 1978
par son engagement au CLEA (Comité de Liaison
des Enseignants et Astronomes),

– sa centaine d’articles de 1966 à 2001, dans La
Quinzaine Littéraire
, de Maurice Nadeau. Il y traitait
des grandes oeuvres littéraires, qu’il adorait,
mais il s’y voulait surtout la voix de réformateurs
alors méconnus, tel Condorcet, ou de mouvements
ouvriers du XIXe siècle écrasés par l’Histoire, la voix
des « Sans voix » et de leurs espoirs…
Cet anti-clérical qui citait volontiers les Évangiles,
par exemple pour « refuser de mettre du vin
nouveau dans de vieilles outres
 », inscrivait toutes
ses actions, y compris pour les maths, dans une
lutte rigoureuse et rationnelle contre tous les sectarismes,
toutes les oppressions de l’humain, avec
un objectif suprême : contribuer à mettre l’homme
debout !

H.B. & C.Z.

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