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HOMINESCENCE

Gérard Kuntz

par Michel Serres.

Éditions Le Pommier, 2001.

291 p., 13.4 × 20 cm. 19,7 €.

ISBN 2-7465-0055-8.

Voici un livre d’une richesse et d’une densité exceptionnelles. Il dit les fabuleuses mutations qui se sont produites durant la vie de son auteur. La fin de l’agriculture, la naissance du génie génétique et des nouvelles technologies ont bouleversé notre rapport au monde, à la mort, à la vie, à l’espace et au temps. Nul, individu ou société, n’en sort indemne.

Résumer un livre de cette ampleur est impossible.

En voici quelques lignes de force, et d’abord un intéressant regard sur les mathématiques  : « Le réel gît dans les mathématiques, ou, du moins, celles-ci seules s’ouvrent à lui. Les autres chemins demeurent dans les apparences ou les cas particuliers, images ou réductions, aplaties ou écrasées. Or qui ne voit que l’algèbre et ses équations, qui amènent aux supercordes, donnent la clé du réel inerte, alors que la combinatoire et ses algorithmes donnent celles de la vie ? Oui, les mathématiques ouvrent la totalité du réel, à condition d’en distinguer deux, la grecque et l’algorithmique, la première propre aux choses, la seconde spécifique aux vivants, l’une, déclarative, énonce des règles, la seconde, procédurale, propose des codes ; l’une déploie et atteint l’universel, l’autre construit des singularités. »

Une parenthèse ouverte au Néolithique se referme : « Voilà le plus grand événement du vingtième siècle. la fin de l’agriculture en tant qu’elle modelait conduites et cultures, sciences, vie sociale, corps et religions. Certes, des agriculteurs nourrissent et nourriront sans doute toujours leurs contemporains, mais leurs actes et leur existence ne pilotent plus l’humanité, n’induisent plus un humanisme, ne leur donnent plus des cadres d’espace et de temps. L’occident vient de changer de monde. »

L’Évolution naturelle laisse place au phénomène culturel d’auto-hominisation :
« Par la double maîtrise de l’ADN et de la bombe, nous voilà responsables activement de notre naissance et de notre mort… Restant hommes, mais devenant oeuvres de nousmêmes, nous ne sommes plus les mêmes hommes. Le coup subit d’hominescence nous institue cause de nous-mêmes. » Les nouvelles technologies engendrent « un homme sans facultés » :
« Les nouvelles technologies rendent collectives et objectives les anciennes facultés cognitives, que nous croyions personnelles et subjectives. Nous perdons celles-ci, nous gagnons celles-là. Le processus même d’hominisation consiste en cette glissade continuée, en ce passage, en cette perte, en cette transsubstantiation intarissable… corporelles pour la roue et les outils, cognitives pour les supports de mémoire, de la raison et de l’imagination. Pour parodier Robert Musil, je nomme volontiers celui qui naît ce matin : l’homme sans facultés. »
Il reste à inventer une École qui prenne en compte cette radicale nouveauté… « Voilà pourquoi j ’ai travaillé plus de dix ans à promouvoir l’enseignement à distance, pour l’offrir à tous, mais surtout aux tiers et quart-mondes. Inévitable suite pédagogique de la nouvelle donne cognitive, il distribuera plus d’égalité dans une démocratie mondiale encore inexistante, puisque ce nom cache aujourd’hui le plus implacable des impérialismes, énergétique, informationnel et financier.  »

Est-ce si sûr ?

Le lecteur s’enthousiasme et s’effraie de tant de ruptures en un temps si bref. Il s’étonne et s’agace de certaines naïvetés, surtout dans le domaine des nouvelles technologies. L’abolition des distances et de la durée ne vaut que pour les messages, pas pour les marchandises et pour les hommes. Le mythe de l’homme sans lieu, réduit à une adresse électronique, communiquant par l’UMTS avec l’humanité entière frise le cocasse.

Malgré ces réserves, le livre impose une réflexion globale salutaire. Il éclaire en filigrane les crises des sociétés contemporaines submergées par de si profondes et stupéfiantes révolutions. Il aide à penser l’extrême complexité d’un monde en mutation fulgurante.

Gérard KUNTZ