Henri Bareil, principal pilier de l’APMEP pendant près de quarante ans

Jean-Paul Bardoulat

Jean-Paul Bardoulat [1]

Henri Bareil était un homme discret qui n’aimait guère se mettre en avant. Cependant, l’intensité de ses convictions, la profondeur de sa réflexion, sa générosité, son dévouement, son habileté, son pouvoir de persuasion, l’ont placé au cœur de l’évolution de l’enseignement des mathématiques à partir des années 70. Son engagement était entièrement au service d’un enseignement des mathématiques pour tous, de l’APMEP, des IREM et de bien d’autres.

Après quelques années de militantisme syndical, il s’implique pleinement à l’APMEP où il trouve le lieu qui lui permet de promouvoir ses conceptions de l’enseignement des mathématiques, sa passion. Dès 1970, il entre au comité national et au bureau en tant que vice-président chargé du premier cycle. Il sera l’un des artisans de la création des IREM et tout particulièrement de celui de Toulouse —dont il a été directeur adjoint dès 1971— avec l’appui de la régionale alors présidée par celle qu’il désignera plus tard comme son alter ego : Christiane Zehren. Secrétaire général de la toute jeune assemblée des directeurs d’IREM (ADIREM), Henri y représentera l’APMEP ces dernières années. Son implication dans ces deux « institutions » était telle que certains diront : « l’IREM et l’APMEP, c’est du Bareil au même… »

En mai 1972, peu de temps avant de devenir président national de l’APMEP, il participe à l’élaboration de la charte de Caen qui va définir l’orientation de l’association pour les années à venir : un enseignement des mathématiques par « Noyaux- Thèmes », des «  secteurs innovation » pour faciliter les expérimentations pédagogiques, les clubs mathématiques,… Dès l’automne 1972, constatant les difficultés de l’enseignement des contenus des nouveaux programmes des classes de quatrième et troisième, il organisera une pétition qui contraindra le ministère et la commission Lichnérowicz à mettre un terme à des choix malheureux de contenus alors qu’il était favorable à un enseignement des «  mathématiques modernes ».

Si, conformément aux statuts de l’APMEP, il quitte le comité en 1974, le nouveau président Michel de Cointet lui confie la responsabilité de la rubrique « Dans nos classes » du Bulletin où il écrit déjà de nombreux articles, souvent même sous des pseudonymes comme le faisait Gilbert Walusinski à qui il succédera pour la rubrique «  matériaux ». Attentif aux besoins des différents lecteurs, il occupera une place de plus en plus grande au sein de la commission du Bulletin en associant rigueur, exigence, indulgence, compréhension dans le choix des articles, proposant parfois même une aide à certains auteurs. C’est donc naturellement qu’il secondera à partir de 2002 Christiane Zehren dans la responsabilité du Bulletin.

En 1975, Henri revient au comité national et au bureau où il sera successivement secrétaire vie scolaire, vice-président premier cycle et secrétaire général adjoint. En 1979, il sera chargé de la rénovation des statuts pour impliquer davantage les régionales au sein du comité, donc des orientations de l’association.

Parce qu’il aimait les livres, tous les livres, et qu’il était conscient des lacunes de l’édition française, il devient directeur des brochures de l’APMEP à partir de 1979 puis quelques années plus tard responsable des publications. Sensible aux besoins des enseignants de mathématiques et convaincu du rôle formateur du livre, il développera considérablement le secteur « édition » de l’APMEP en multipliant les brochures et en développant les coéditions et codiffusions pour mettre à la disposition des collègues aux meilleurs prix les ouvrages susceptibles de les aider dans leur quotidien ou leur réflexion.

Au sein de l’IREM de Toulouse et de l’APMEP, Henri participera à divers groupes de réflexion et de recherche, notamment l’analyse des manuels scolaires (grilles d’analyses de 1975 et 77, brochures APMEP n°30 et 42) qui aura un impact sur l’évolution de leur conception, des travaux sur la géométrie (qui le passionnait) au premier cycle (brochures APMEP n° 21 et 22, OPC « Offre Publique de Collaboration » brochure n° 34), « Pour un renouvellement de l’enseignement des mathématiques au collège » à partir de dix problématiques (Bulletins n° 334, 337, 338 et supplément n° 1 au Bulletin n° 345, plaquette de janvier 1985).

Ses travaux, son expérience, sa compétence le désignent pour devenir membre de la COPREM au début des années 80. Même si, comme c’est l’usage, c’est à titre personnel qu’il y siège, il s’efforcera d’y promouvoir les positions de l’APMEP qui sont aussi les siennes. Attaché à conforter une forte concertation des divers partenaires de cette institution, s’appuyant sur les différents travaux auxquels il a participé, il sera la principale cheville ouvrière de la commission qui a conçu les programmes de collège mis en application en 1986 et qui donneront satisfaction pendant plus de vingt ans, avec juste quelques mises à jour. Ce fait est assez rare pour être signalé...

Développant la conception de l’enseignement des mathématiques de Jean-Louis Ovaert, Henri exprimera la sienne par les «  huit moments d’une vraie activité scientifique  » qui deviendront une des positions de l’APMEP et seront repris dans différents programmes. Ils méritent d’être rappelés ici :

Pour l’APMEP, notre enseignement des mathématiques doit se préoccuper, avec un égal intérêt pour eux tous, des huit moments d’une vraie activité scientifique  :
- poser un problème, modéliser ;
- expérimenter, prendre des exemples ;
- conjecturer ;
- se documenter ;
- bâtir une démonstration ;
- mettre en œuvre des outils adéquats ;
- évaluer la pertinence des résultats ;
- communiquer.

Tout en restant ferme dans les positions qu’il défendait, Henri était toujours attentif et très respectueux vis-à-vis de ses interlocuteurs. Reconnu et apprécié par l’Institution scolaire et tout particulièrement l’Inspection qui n’hésitait pas à faire appel à lui et à l’APMEP pour présenter les nouveaux programmes, il contribuera à apaiser et normaliser les indispensables relations entre l’APMEP et l’Inspection Générale de mathématiques, aidé en cela par quelques personnalités d’exception. Avec certains d’entre eux, il a même noué de véritables amitiés.

Au sein de l’APMEP et des IREM (tout particulièrement celui de Toulouse), Henri savait comme personne encourager, donner et faire confiance aux « jeunes » collègues qu’il remarquait, les incitant, discrètement mais efficacement, à s’impliquer dans la défense et la promotion d’une conception d’un enseignement des mathématiques à la fois destiné au plus grand nombre, formateur, développant l’analyse, la critique, l’initiative et la responsabilité et s’efforçant de mieux prendre en compte les difficultés de tous les élèves. Nous sommes nombreux à lui devoir des parcours (évitons le terme « carrière » qu’il refusait pour lui-même) que nous n’aurions pas osé imaginer et que nous n’avons jamais regretté. Il ne se contentait pas de « lancer » les autres dans la bataille, toujours avec discrétion, pertinence et efficacité ; il était toujours disponible pour les aider ou attirer leur attention sur tel problème… Beaucoup de présidents de l’APMEP ont largement profité, voire abusé, de ses précieux services… Nous lui en sommes tous très reconnaissants.

C’est pour toutes ces raisons qu’Henri a été nommé Président d’honneur de la régionale de Toulouse en 1997 (que, curieusement, il n’a jamais présidée) puis, en 2007, Président d’honneur de l’APMEP.

Merci, Henri, pour tout ce que tu as si généreusement apporté à l’enseignement des mathématiques, à l’APMEP et à nous tous.


[1] ancien Président de l’APMEP, invité permanent du Bureau National