Hommage à Henri

Régis Gras

Régis Gras [1]

Henri s’est inscrit dans ma mémoire en septembre 1973, dès les premiers pas d’une action conjuguée APMEP-IREM portant sur les programmes de premier cycle, en pleine période dite des «  maths modernes ». Cette action faisait suite à un appel à collaboration lancé par Charles PEROL, alors directeur de l’IREM de Clermont. Immédiatement soutenu par Henri et Marc FORT (Poitiers), cet appel s’inscrivait en réaction aux nouveaux programmes de 4ème et 3ème mis en œuvre en septembre 1971.
Ceux-ci faisaient hoqueter, sinon souffrir, professeurs, parents et élèves eux-mêmes. Ah ! La droite affine des nouveaux programmes ! Le Canard Enchaîné en avait cité la définition extraite des programmes, assortie des quelques traits d’humour et d’ironie dont le Canard sait nous régaler.
L’appel du trio pionnier contestataire a porté le nom d’OPC ou Offre Publique de Collaboration en référence à une OPA des industries BSN sur St Gobain, à la même époque. C’est ainsi que des équipes de 6 IREM (Clermont-Ferrand, Toulouse, Poitiers, Caen, Limoges et Vannes- Rennes) se sont associées pour essayer, dans un cadre de programmes assouplis à titre expérimental par la Direction des Lycées et Collèges, de construire des approches moins dogmatiques de l’enseignement dans les deux dernières classes du collège. Une approche où l’élève serait mis plus en activité, où le « concret », un langage plus naturel, à travers des thèmes, prendraient la place qu’une axiomatisation magistrale avait envahie. Souvenons-nous, avec nostalgie, du « fil à couper le beurre » de Charles PEROL ou des transformations géométriques par les montages meccano de l’équipe de Vannes !
Ce fut donc ma première rencontre avec Henri. Ce qui m’a particulièrement frappé, alors que je suivais une voie réformatrice sensiblement différente de la sienne, mais selon la même philosophie, c’est sa perpétuelle bonne humeur, sa jovialité en phase avec la chaleur de Charles PEROL, notre « chef ». Mais aussi, son esprit d’ analyse et son ardent désir de faire apprendre aux enfants les mathématiques de façon vivante, jubilatoire, leur faire connaître la joie de la découverte hors des contraintes axiomatiques d’alors. Les réunions nationales (5 à 6 par an) étaient l’occasion de faire le point entre nos points de vue, d’organiser des évaluations communes et de faire un peu la fête « à la récréation ». C’est ainsi que j’ai pu goûter, un soir, un cassoulet maison mitonné par Madame BAREIL. Ce qui m’a conduit, dorénavant, à refuser tous les cassoulets de restaurants du nord de la Loire et surtout les boîtes de conserve !

Notre complicité n’a pas connu de relâche puisque, l’expérience OPC terminée, nous avons relancé en 1980 une collaboration à travers un groupe de travail APMEP, animé par Jeannine CARTRON et par une partie des partenaires OPC, sur une réflexion innovante, portant sur l’ensemble des programmes de premier cycle. Les enseignements apportés par les résultats encourageants, voire probants de l’OPC nous avaient convaincus de la nécessité de prolonger nos démarches en une vision plus globale de l’enseignement en collège, tout en ne laissant ni refroidir les ardeurs militantes, ni évacuer les principes fondateurs de l’OPC. Notre volonté au sujet d’un programme, sans être révolutionnaire, était de refuser qu’il apparaisse sous forme de deux listes, plus ou moins indépendantes : celle de contenus mathématiques et celle d’objectifs généraux et spécifiques. Nous avions préféré les associer de façon cohérente à travers un ensemble de problématiques, c’est-à-dire de grandes classes de problèmes porteurs de questionnements supposés authentiques, considérés comme naturels pour les élèves, par exemple «  se repérer dans le plan, l’espace et sur la sphère ». En conséquence, un même type de problème, un même libellé notionnel pouvaient apparaître à différents niveaux du collège, mais leur traitement conceptuel et méthodologique découlait des acquisitions antérieures et des questions actualisées. Les dix problématiques retenues inscrivaient ainsi objectifs, méthodes, compétences et contenus plus en système qu’en une suite éclatée de rubriques d’un programme.

Henri y a apporté, là aussi, une approche argumentée et imaginative dans la brochure «  Pour un renouvellement de l’enseignement des mathématiques au collège  », publiée en 1985. En ces années où la question des finalités et des objectifs de l’enseignement tenait une grande place, sa contribution à une réflexion profonde sur l’activité mathématique fut la source des programmes de 1er cycle qui ont perduré, avec bonheur, jusqu’à une date récente. Cette action a même porté ses fruits puisque, avec une équipe différente, sous l’impulsion de Christiane ZEHREN et d’Henri, elle fut mise en place pour les lycées (groupe « Problématiques Lycées ») sous, cette fois, ma responsabilité. Et comble de la cohérence du système, les dix problématiques du collège ont constitué la charpente de nos travaux et de nos propositions relatifs au lycée !

Henri, j’ai toujours été admiratif de sa vitalité, sa puissance de conviction, son dévouement et le déploiement continu de ses compétences pour l’Association, son imagination, son penchant pour une certaine poésie des mathématiques qui, pour lui, se révélait dans de beaux problèmes et d’élégantes démonstrations. C’est là, particulièrement, qu’il espérait que l’élève puiserait son désir d’apprendre et de faire des mathématiques, une vision quelque peu platonicienne de celle-ci où la figure géométrique tenait une place privilégiée. Avec lui, il n’existait pas de réunion au local, de réunions régionales, d’universités d’été qui ne se déroulent sans ambiance chaleureuse et pleine d’humour, Henri s’y exprimant avec un accent et un phrasé qui faisaient nos délices. Son sourire, sa gentillesse n’excluaient pas un sens critique vif, mais toujours tolérant et constructif.
Pour moi, dans toutes mes actions dans l’Association, Henri fut plus qu’un ami. Il fut le mentor qui me guidait avec rigueur et efficacité, qui m’encourageait avec un talent persuasif à l’écriture de brochures, au lancement d’actions nouvelles. À ses côtés, on ne pouvait lui reprocher qu’un trait de caractère : nous donner mauvaise conscience d’être plus jeunes et pourtant moins entreprenants, plus fatigables, plus vite découragés que lui ! Il me manquera même si, avec regret, le temps et nos chemins nous avaient quelque peu séparés ces dernières années.
Je crois qu’il manquera à tous ceux qui en ont connu la richesse.


[1] Professeur d’université émérite, ancien Président de la CFEM