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L’échec splendide des IUFM et l’interminable passion du pédant

Quel avenir pour le métier de professeur ?

Catherine Combelles

- 3 avril 2011 -

par Yves CHEVALLARD

Conférence donnée à Toulouse lors du colloque « Regards des didactiques des disciplines sur les pratiques et la formation des enseignants », organisé du 20 au 22 octobre 2010 par le GRIDIFE (Groupe de Recherches sur les Interactions Didactiques et la Formation des Enseignants) on trouve le texte complet à l’adresse : http://yves.chevallard.free.fr/spip/ spip/ IMG/pdf /Col loque_Gr idi fe_20- 22_octobre_2010_Conference_YC.pdf (une recherche de « colloque gridife » y conduit aisément).

Suite à notre dossier sur la formation des enseignants, nous attirons votre attention sur ce texte d’Yves Chevallard qui analyse la situation sociale du métier d’enseignant. un aperçu historique rappelle que le pédagogue fut d’abord un esclave, puis un domestique dans les familles bourgeoises ou aristocratiques.

Aux yeux des riches et des puissants, nous dit-il, l’enseignant reste un domestique.
Ainsi, le mot « passion » du titre doit être compris dans son sens premier de souffrance endurée, tout comme le «  pédant », terme qui à l’origine signifie « qui enseigne », est dans ce texte le maître d’école, méprisé au point que le terme est devenu injurieux. La hargne contre les IuFM « hauts lieux du pédagogisme  » (Bernard Maris) est de la même veine, et comme l’École Normale de l’an III, qui ne vécut que quelques mois en 1795, lesIUFM n’y ont pas résisté.

Yves Chevallard précise quelles étaient les ambitions des IUFM à leur fondation en 1989 : le métier d’enseigner était alors au mieux une « semi-profession », au sens qu’en donne le sociologue américain Amitai Etzioni dont il détaille les critères, en opposition aux critères caractérisant une véritable profession. Il s’agissait, malgré des moyens très mesurés, et surtout malgré l’interdiction administrative de mener des recherches, de faire évoluer ce métier pour le faire accéder au statut d’une véritable « profession  » : toute difficulté rencontrée, y compris par les débutants, doit être essentiellement vue comme une difficulté du métier et non comme une difficulté personnelle. L’analyse de ces difficultés doit conduire à construire des réponses et des éléments de savoir théoriques et pratiques sur lesquels fonder la formation des professeurs. De même que la médecine a d’abord progressé grâce aux progrès de la science, les résultats de la recherche doivent servir de base à l’évolution du métier d’enseignant, métier qui peut se concevoir comme celui d’un ingénieur. La formation « sur le tas » ne peut conduire qu’à prolonger le statu quo et ne fera pas évoluer la profession ; non plus que le «  n’importe quoi » que l’université voudrait bien concéder dans sa grande bienveillance (« un peu de sociologie », « un peu de psychologie », voire l’apport de tel ou tel spécialiste sous-employé et disponible.)

Les étudiants n’ont pas besoin de « n’importe quoi », ils ont besoin d’apprendre à répondre aux difficultés du métier, et la première question que doit se poser une formation des maîtres digne de ce nom doit être celle de l’identification de ces difficultés, du mécanisme conduisant à repérer les questions à résoudre.
Yves Chevallard pointe ici deux difficultés inhérentes à cette entreprise : les difficultés des débutants sont des difficultés inhérentes au métier lui-même et il ne faut pas les négliger, en prenant prétexte qu’avec le temps elles se résoudront. D’autre part, les réponses aux questions posées doivent être le fruit d’une recherche ouverte et active et non d’un recours systématique à l’existant. Yves Chevallard parle d’un schéma « proactif » opposé à un mode d’étude « rétroactif ». Il plaide donc pour le développement de la recherche en didactique, définie comme la science des conditions et contraintes de la diffusion des systèmes de connaissances dans la société, science pas forcément liée à telle ou telle discipline, et qui doit faire appel à des connaissances variées à déterminer.

Il termine en examinant une des difficultés nouvelles du métier : le développement d’Internet et les tensions, voire les contradictions, apparaissant entre son utilisation et les méthodes scolaires traditionnelles.

Ce texte nous permet de prendre conscience de l’état de notre métier ; à l’heure d’une transformation périlleuse de la formation des maîtres, il milite pour une formation de qualité qui s’appuie sur une étude sérieuse des difficultés de la profession pour la faire évoluer.

Yves Chevallard sait de quoi il parle : il a longtemps dirigé le département de Mathématiques de l’IUFM d’Aix-Marseille et ce texte est le fruit d’une longue réflexion théorique et pratique sur la formation des enseignants.

Rappelons qu’Yves Chevallard a reçu en 2009 le prix Hans Freudenthal pour la qualité de ses travaux de recherche en didactique.