LES OLIVIERS DU PARADIS

Raphaël Arches [1]

Il doit y avoir des oliviers au paradis, Henri ? Parce que sinon...
Les olives, vous en auriez mis dans tous les plats, jusque dans le cassoulet. Votre régal.
Notre régal à nous, pendant les repas, c’était de vous écouter. Vous nous faisiez profiter avec une incroyable modestie et une incommensurable générosité de votre culture et de votre humour. A vous seul vous étiez une encyclopédie, qu’il soit question des troubadours, de Talleyrand, du mouvement ouvrier ou de Mendès France...
Souvent aussi, retrouvant votre vocation de littéraire, vous vous lanciez avec délectation dans la déclamation d’un poème : « Elle a vécu Myrto, la jeune Tarentine »...
De temps en temps, à voir votre mine, on riait d’avance : vous vous apprêtiez à balancer un énorme calembour, bien approximatif, bien détonant. Nous nous amusions à inventer des problèmes démoniaques, du genre : un marcheur met une heure pour faire le tour du lac, combien de temps mettront deux marcheurs ? Avec votre histoire de savants dans un ballon emporté par la tempête, vous avez essayé de me faire croire que les mathématiques ne servent à rien [2], si ce n’est à fumer dans la savane, sans pipe ni tabac [3].
Pourtant, les maths sont bien utiles pour les ingénieurs ; encore faut-il, nous étions bien d’accord là-dessus, ne pas vouloir en faire des mathématiciens.
Enseignant dans une ENSI [4], j’ai souvent éprouvé des difficultés avec les élèves tout frais émoulus des « classes prépa » persuadés qu’un problème n’a qu’une solution ou que le comportement d’un amplificateur opérationnel se résume à deux équations (il est vrai séduisantes).
Au moment de l’introduction des « maths modernes » dans l’enseignement, mes collègues et moi nous demandions ce que cela donnerait. L’incontestable puissance des maths modernes ferait-elle des étudiants prodigieusement conceptuels, ou des déboussolés  ?Après en avoir constaté les effets catastrophiques sur plusieurs promotions de nos élèves, l’envie m’a saisi d’étrangler les instigateurs de cette réforme. Or j’étais bien loin de me douter que je m’intéresserais un jour à votre fille et, lorsque j’ai fait votre connaissance, j’ai cru un moment que vous faisiez partie de ces responsables ; heureusement j’appris à temps pour éviter un beau-parricide avec quelle intelligence critique vous aviez œuvré pour rectifier le tir.

Votre engagement pédagogique était si fort que, renonçant à des postes plus prestigieux, vous aviez choisi d’enseigner en collège, estimant que c’était là un âge déterminant pour l’éveil aux mathématiques. La suite vous a donné raison, comme peuvent en témoigner nombre de vos anciens élèves qui ont marché sur vos traces et sont devenus, pour beaucoup, des amis. Ce qui vous a permis, lors de votre remise de la Légion d’honneur, de jouer sur une arithmétique très personnelle : « Un tiers de l’assistance, avez-vous alors déclaré avec humour, est constitué de membres de la famille, un tiers d’anciens élèves, et un tiers d’amis ; et pourtant le total n’est pas égal à l’unité ! ». Voilà qui rappelle certain problème célèbre d’héritage de 17 chameaux. [5]
Grand lecteur du Monde - qui publia à plusieurs reprises vos textes- et de multiples revues, syndicaliste convaincu, membre de plusieurs groupes de réflexion, vous nous faisiez partager vos enthousiasmes et vos indignations. Combien de fois vous ai-je entendu vous écrier, furieux ou ravi selon le cas : « Alors ça, c’est formidable ! ». Chrétien engagé —toutefois très critique envers l’Eglise— vous perceviez dans les mathématiques le reflet de merveilles divines. Maintenant, Josette à vos côtés, leurs mystères se dévoilent enfin à vous, et vous faites chaque jour - chacun des jours de la suite infinie dénombrable des jours de l’éternité- des découvertes stupéfiantes, à rendre jaloux tous les adhérents de l’APMEP ; en somme, selon votre mot favori, des découvertes « formidables ! »

Mais revenons à nos gigots : pouvez-vous y ajouter des olives, au Paradis ?
Esquissons une démonstration par l’absurde.
Hypothèse : le paradis est le lieu du bonheur infini.
Sans olives, le bonheur d’Henri ne peut pas être infini.
Donc il y a des olives au paradis. CQFD
Théorème : Il y a des oliviers au Paradis.

Corollaire : dans le Jardin d’Eden, aux côtés de pommiers et d’oliviers, on trouve nécessairement des érables negundo [6], des melons et du saucisson du Villasavary [7] (fruit d’un arbre n’existant qu’en Eden, le saucissonnier du Villasavary). Sans oublier le Blanquetier de Limoux, dont le nectar surpasse toutes les imitations, champagne compris, et dont vous abreuviez avec prodigalité vos amis.
Car, en bon mathématicien, vous saviez que l’amour et l’amitié qu’on donne ne se retranchent pas, mais se multiplient.

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[1] gendre d’Henri.

[2] Trois savants sont dans un ballon et ont été emportés par une tempête. Ils ne savent plus où ils sont. Ils réussissent à s’approcher d’un homme à la fenêtre d’une maison et lui crient : « Où sommes-nous ? » L’homme réfléchit, puis leur crie « Dans un ballon ! » Messieurs, dit alors l’un des savants, nous n’avons pas de chance : nous sommes tombés sur un mathématicien. En effet : 1°. Il a réfléchi avant de répondre. 2°. Sa réponse est juste. 3°. Elle ne nous sert à rien...

[3] Fumer sans pipe ni tabac dans la savane (à lire à haute voix !) On attrape une panthère. On la prend par la queue et on la fait tourner au dessus de sa tête. Elle décrit une circonférence de rayon « panthère », soit « 2 pi-panthères ». On en met une de côté, et on casse l’autre. Avec les morceaux ont fait deux tas : un tas haut et un tas bas. On bourre la pi-panthère mise de côté avec le tas bas. Maintenant comment l’allumer ? On capture une deuxième panthère (elles pullulent dans la savane...) on la fait tourner et on la lâche brusquement. Elle part selon la tangente et va s’écraser contre un arbre, ce qui lui fait voir 36 chandelles. Avec une des chandelles on allume la pipe, puis on mouche soigneusement les 35 autres pour ne pas mettre le feu à la savane.

[4] Ecole Nationale Supérieure d’Electrotechnique, d’Electronique, d’Informatique, d’Hydraulique et des Télécommunications (ENSEEIHT, en français : « N7 »)

[5] Voir le Bulletin Vert n° 472

[6] Arbres qu’Henri affectionnait particulièrement au point d’en planter abondamment à La Cabane.

[7] Village audois voisin de La Cabane. Pour Henri, le saucisson « du Villasary », qu’il faisait généreusement partager, n’a pas d’équivalent dans le monde.