“ Ô temps suspends ton vol ”

M.C. [1]

De l’éternité nous n’avons pas d’autre connaissance que celle d’un souvenir qui se déploie au delà du temps présent (B. Feillet). Pouvons-nous faire ce bref voyage avec toi, ramasser ces tessons de mémoire, au défi de toutes les lois de l’ombre, espérer les soleils sous tant de nuages, à travers des ciels de plus en plus clairs ?

Né en 1925 un jour bien froid d’hiver réchauffé par quelques flambées d’alcool à brûler dans la chambre, tu avais à 5 ans déjà appris à lire et compter sous l’égide d’une mère frustrée dans sa vocation d’institutrice ; à peine entré en CP, tu l’as quitté pour la classe suivante. Jamais tu n’allais perdre ce bonheur jubilatoire de l’école, l’émerveillement de la lecture. Mais pour quitter l’école primaire, il t’a fallu attendre d’avoir le certificat d’études : pas de saut dans l’inconnu avant !

En 1937, départ pour l’école primaire supérieure : mais ô malheur, pas de latin dans ces établissements ; et sans latin, pas d’études possibles à la fac en histoire ni littérature, tes deux premières amours... Par défaut, tu t’orientes dans la filière Maths Elem, classe encombrée à Castelnaudary de ... 4 élèves. Pour raison de santé, tu abandonneras Math Sup à Fermat, mais où tu eus la chance de connaître le jeune agrégé Ramis.

Etudes universitaires. L’armée lut ton pedrigree : “ Diplômé en Mécanique rationnelle ” et te voilà illico affecté au “ train des équipages ” ! Où tu ne mettras jamais les pieds, faisant partie de l’unique cuvée à ne jamais effectuer son service militaire, protégé en cela disais-tu par la grâce : de même que tu fus miraculeusement épargné par une rafle en pleine occupation...

Après un premier poste à Nevers —“ pas plus haut, avait dit l’inspecteur, on ne vous comprendrait pas ”— où tu eus pour élèves nombre de fils de rois africains - Mitterand alors député de la Nièvre s’occupait des affaires étrangères - puis à Agen, c’est l’alors prestigieux lycée-pilote de Bellevue à Toulouse : cinq établissements en France, sous la houlette du Centre international de Sèvres, avec études du soir dirigées par les professeurs, activités pédagogiques très innovantes.

La suite est connue : tu t’es dépensé sans compter - un comble pour un Matheux- tant pour la formation des maîtres que pour le contenu des programmes, avec à la source une espérance en notre humanité qui me semble la clé de ton action.

Je me souviens, adolescente, de ces longues coulées poétiques et tonitruantes déclamées dans la salle de bains :
“ O temps suspends ton vol et vous heures propices suspendez votre cours !... ”
Ou de ces vers de Booz endormi que tu aimais :
“ J’ai pris plus de feu que vous n’avez de cendres.
J’ai plus d’amour que vous n’avez d’oubli ! ”

Je me souviens de tes lumineuses et passionnantes incursions historiques, à table : je t’écoutais, vaguement ironique, déclarer ta colère de voir l’Occitan vaincu par la culture d’oïl : ni le mot ni la chose n’étaient alors à l’honneur, on ne connaissait que le patois, jugé bien passéiste…

Je me souviens de tes combats : contre la torture notamment en Algérie - tu écrivais au Monde.

Ou de ton engagement dans un certain syndicat engagé dans l’innovation : ah ces paniers de ménagère bourrés de tracts, dans une maison fleurant bon l’alcool de la machine à polycopier et bruissante de rires…

De ces tablées ouvertes à ceux notamment que la vie cabossait, esseulait. Et de ta volonté de ne jamais couper le lien avec l’Aude, ta généreuse et active intelligence de la tradition.

Mais aussi de ta détresse depuis Juillet 2007 : tu as consacré tout ton temps à maman dans les chambres d’hôpital, bouleversé par son infinie confiance en toi, pleurant en ton cœur et ton âme, ce qu’elle ne voulait dire en une dernière dignité. Couple au long cours, cerné de solitude, ta disparition entraînant ( ?) celle de ta femme deux mois après.

Dans la cruauté d’une société tout en rentabilité, urgences et rutilances sociales, tu as été le paysan-artisan tenace, inlassablement confiant en l’homme, ce “ glébeux ” (selon tes termes) s’efforçant par saccades, progrès et reculs d’échapper à son animalité première.

Voici ce que tu as écrit - car tu as eu la force d’écrire ta foi et quelques pages- mémoires jusqu’à la dernière semaine : “ J’ai beaucoup espéré. Oserai-je dire qu’il s’agit de s’ouvrir à la spiritualité, aux idées humanistes (peu importe par qui elles sont portées [...], de s’y ouvrir et de vivre pour cela ?

Ce qui fait sens à ma vie ? Pour moi ce n’est pas la mort, mais mon insertion dans une fraternité : par mes actes, mes pensées, celles qui les prolongent, qu’il s’agisse du passé, du présent et du futur. Ce qui fait sens à ma vie, c’est la capacité d’accueil, de compassion, de service, d’amour.

C’est de savoir ces capacités-là chez d’autres, ô combien plus, et que cela ne s’épuisera jamais ”.

Le couple de Josette et Henri était très uni. A partir de l’été 2007, les graves problèmes de santé de Josette ont beaucoup affecté Henri. Contre toute attente, c’est lui, Henri, qui est parti le premier. Josette, paralysée à la suite d’un AVC, seule, l’a rejoint deux mois plus tard, le 24 septembre, après avoir sombré dans l’inconscience.

Sa voix s’était brisée en ces tout derniers temps
En pluie et en chagrin traversant le présent
Jusqu’au silence aveugle comme une ombre de toi
Page ultime d’amour, telle un acte de foi
.

M.C.


[1] fille d’Henri