Papa

Michèle Bareil-Guérin [1]

Toi, le passionné d’Histoire qui faisais revivre ministres, rois, savants avec tant de verve et de vivacité, avec une telle mémoire des faits, des dates, des enchaînements qu’on aurait pu croire que tu avais été là, présent dans tous les événements que tu rendais si attrayants. Et tout cela, à partir d’un timbre, d’un tableau, d’une émission de télé ou d’un article.

Papa, qui aimais la peinture mais qui jamais pendant tes innombrables week-ends passés à Paris pour l’ APM n’es allé voir un musée ou une exposition. Pourtant, quand j’étais jeune, pendant les vacances tu prenais plaisir à trouver des lieux et monuments à visiter.

Toi, l’amateur de chansons qui aimais écouter des mélodies rétro comme « Les roses blanches » où tes yeux se mouillaient, des chansons toniques et humoristiques comme « Une noix » de Charles Trenet, des chansons lyriques comme les poèmes d’Aragon portés par la magnifique voix de Jean Ferrat, ou des chansons cristallines de Marie-Claire Pichaud sur « Les pigeons de Poitiers ».

Papa, toi le méticuleux qui, à chaque rentrée scolaire, consacrais quelques heures à recouvrir soigneusement d’un plastique transparent mes cahiers et mes livres, qui me préparais les étiquettes et le buvard, qui feuilletais avec plaisir livres de français et, bien sûr, d’histoire.

Papa qui as couvert des pages et des pages de ta belle écriture régulière avec un sens de la présentation déjà affirmé dans tes cahiers de lycéen et qui s’est affiné tout au long des années aussi bien dans tes écrits syndicaux, pour l’ APM ou personnels. Tu savais ainsi donner envie de lire ce qui était si bien mis en valeur.

Et là, dans les mots, affleuraient tes sentiments parfois lyriques, parfois révoltés, souvent passionnés et presque toujours si généreux envers les autres dans des compliments qui venaient le plus souvent du fond du cœur.

Ce cœur qui, avec celui de Maman, nous a donné de l’amour, de la sensibilité à la beauté des choses, à la grâce de l’humain dans laquelle tu voulais tant croire et qui te touchait souvent, tu en avais les larmes aux yeux et cela était alors une vibration d’émotion partagée.

Papa, toi qui pouvais prendre ton stylo pour écrire des lettres ouvertes aux « Grands Commis de l’État » qui seraient ensuite publiées dans le journal « Le Monde » ou pour admonester un évêque qui vouvoyait ses ouailles (au grand dam de Maman qui ne pratiquait pas comme toi le tutoiement) ou pour marquer ton mécontentement à un Conseil d’Administration mais qui terminais souvent par une flopée de compliments.

Papa, qui savais que tu pouvais inviter à la maison collègues, amis ou famille et qui, autour des plats préparés par Maman, aimais à raconter des anecdotes, des histoires drôles entrecoupées d’échappées historiques, mais aussi de longues discussions sur l’enseignement des mathématiques ou leur énième réforme, et là je me demandais parfois comment un tel sujet bien aride à mes yeux pouvait susciter de tels débats.

Mais toi, tu n’hésitais pas à décrocher ton téléphone et à débattre longuement avec tes interlocuteurs, même ceux qui avaient un tropisme marqué pour les heures des repas, ce qui ne refroidissait pas ton ardeur au combat à l’inverse des nombreuses assiettées que tu avalais ensuite promptement, indifférent à leurs degrés perdus.

Papa, toi qui as été mon professeur de seconde et qui as su transformer ce hasard en péripétie naturelle même si je ne savais pas trop comment t’appeler en cours. Heureusement les maths m’inspiraient à petites doses !

Papa, toi qui t’étais retrouvé malgré toi en mai 68 dans les barricades de la rue Gay-Lussac, et l’enfant que j’étais alors avait senti combien cela t’avait impressionné, toi qui avais horreur de la violence et qui prônais si souvent un comportement « raisonnable  ».

Papa, toi si fidèle en amitié, qui as gardé des liens avec des amis du collège, de la fac, avec des collègues de tes premiers postes à Nevers ou à Agen, ceux de ta longue carrière au lycée-collège Bellevue à Toulouse et bien sûr avec de nombreux membres des instances de l’APM ou des IREM.

Quand j’étais enfant, à chaque nouvel an nous allions rendre visite à ton ancienne logeuse chez qui tu avais rencontré Maman et je sentais combien à vos yeux cette fidélité rituelle était un remerciement pour ce coup de pouce au destin.

Papa, toi qui, toujours confiant dans la théorie, as bûché avec sérieux des livres d’horticulture sur la base desquels tu as calculé les espacements des arbres que tu as voulu planter autour de la maison familiale de « La Cabane », mesurés avec un décamètre après les avoir dessinés sur du papier millimétré. Quels drôles de manches à balais maigrelets cela faisait le premier hiver ! Mais si certains ont dépéri, plus nombreux ont été ceux qui ont grandi et prospéré bien au-delà des estimations livresques, il est vrai britanniques, et puis tu les as tant soigné, regardé, montré en tenant compte —en fils et petit-fils de gens de la terre— des inévitables échecs et succès que tu en as fait un très beau jardin. Chaque été, pendant un quart de siècle, tu profitais de la fraîcheur matinale pour arroser, désherber, pailler, mettre de l’engrais et puis tu rentrais dans ton bureau pour « travailler » pour les mathématiques pendant la journée et ensuite tu ressortais arroser les fleurs jusqu’à la nuit tombée... Et tu enchaînais cela tout naturellement, réunissant le manuel et l’intellectuel, comme le faisait Christiane Zehren qui, avec sa famille, est venue pendant toutes ces années nous rejoindre l’été et avec qui tu as si souvent œuvré avec complicité.

Papa, toi qui voulais croire en l’Homme, en sa capacité à changer, à la progression de l’Humanité, toi qui croyais en Un Dieu d’amour, toi qui sachant ta fin proche as écrit quelques pages sur ta Foi (avant d’y être tu disais : « à la retraite je ferai de la théologie »…), tu as servi cette valeur d’Humanisme dans laquelle tu as tant puisé et que tu as illustré si souvent dans ta vie.

Bel exemple, difficile héritage...


[1] fille d’Henri