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Petite fiction de science

Isabelle Desit-Ricard [1]

Le Baccalauréat existait toujours et n’avait rien perdu de sa popularité.

Certes, depuis que les candidats composaient sur l’un des ordinateurs de leur
domicile, depuis que leurs réponses étaient corrigées en ligne par le serveur central
et depuis que les résultats étaient publiés le jour même, certains prétendaient que
l’examen avait perdu une grande partie de son charme. Mais ces derniers,
nostalgiques d’une époque où l’on prenait le temps d’inscrire un examen sur
plusieurs jours, d’employer des enseignants pour le corriger, d’attendre le résultat
face à des panneaux d’affichages, avaient aujourd’hui plus de cent-dix ans. Ils étaient
nombreux, ces préretraités en pleine réorientation professionnelle, mais, bien qu’on
les jugeât économiquement indispensables, il était exclu des les consulter pour
définir la formation et l’évaluation des générations futures.

Théophile venait de fêter son cent quinzième anniversaire. Il avait enseigné la
géométrie jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’elle fût définitivement rayée du système
éducatif européen pour être remplacée, dès le collège, par des disciplines
optionnelles plus en vogue telles que le droit, l’arbitrage sportif, la génétique, le
marketing, la réparation de climatiseurs, l’initiation à la gériatrie ou la préparation
aux castings.

L’abolition de la géométrie avait été prononcée quarante ans plus tôt.
Théophile avait alors à son actif cinquante cinq ans de bons et loyaux services au sein
de l’éducation européenne. Il avait toujours su que la discipline qu’il enseignait était
menacée et pressenti, plus ou moins consciemment, que la géométrie subirait un jour
ou l’autre le même sort que le latin ou le grec ancien. Il est vrai que, depuis l’époque
où ses propres grands-parents avaient passé leur bac, plus aucun sujet de géométrie
spatiale n’avait été proposé. Cet ultime problème géométrique dans l’histoire du
baccalauréat avait d’ailleurs fait couler beaucoup d’encre et suscité une certaine
animosité. Les bacheliers et leurs parents étant des électeurs, on convint qu’il serait
indécent de les irriter à nouveau. Ce fut le commencement de la fin.
L’algèbre, l’analyse, et les sciences physiques avaient, elles-aussi, été menacées. Les
étudiants, qui souhaitaient obtenir le plus rapidement possible une indépendance
financière assortie d’une certaine aisance, boudaient souvent ces disciplines.
Théophile se souvenait avoir encadré un étudiant particulièrement brillant qui,
malgré ses injonctions, avait refusé de poursuivre sa dix-huitième année d’études de
mathématiques. Médiocre en football, il avait préféré devenir arbitre local.

L’appât du gain avait été plus fort que la passion…

L’exode des étudiants scientifiques vers des disciplines mieux valorisées socialement
avait débuté sans que personne n’y prît garde au tout début du vingt et unième siècle,
puis l’hémorragie n’avait cessé de s’aggraver au fil des décennies. Heureusement,
certains irréductibles s’orientaient encore vers les sciences fondamentales. Ces
derniers étaient animés du désir de comprendre. Comprendre par pur plaisir, ni pour
produire, ni pour perfectionner une quelconque invention technique qui aurait été
fabriquée dans une autre partie du monde. Comprendre, parce qu’ils avaient l’intime
conviction que le monde qui les entourait était intelligible. Comprendre parce que
l’aventure de la connaissance leur paraissait sans fin et qu’ils rêvaient d’en
poursuivre l’histoire…

Théophile évoquait souvent, avec émotion, le jour où Eudoxie, sa propre petite-fille,
lui avait annoncé qu’elle voulait devenir ingénieur. La même année, une femme avait
foulé le sol de Mars. Cet événement avait suscité un certain engouement au sein de
la population. Les petites-filles avaient alors commandé au père Noël la nouvelle
Barbie-Astronaute et les vaisseaux spatiaux téléguidés avaient connu un réel succès
commercial. Quelques décennies plus tard, des jeunes, nostalgiques de leurs rêves
d’enfants, s’étaient orientés vers des carrières scientifiques. Cette vague de vocations
permit de préserver les sciences physiques et les sciences industrielles :
l’enseignement de ces deux disciplines était resté marginal, mais, contrairement à la
géométrie, il perdurait dans quelques lycées et n’avait pas été délocalisé de l’autre
côté du monde…

Théophile avait été fier du choix de sa petite-fille. Il aurait aimé que celle-ci œuvrât
plus longtemps sur la mission « Jupiter  ». Ce projet spatial était, assurément, le plus
ambitieux de tous les temps. Hélas, Eudoxie n’avait travaillé que trois mois sur ce
programme. Elle était passionnée de sciences et, chose rare pour quelqu’un de trente-
cinq ans qui débutait sa vie professionnelle, elle ne s’était pas créé de besoins
matériels excessifs. Eudoxie ne souhaitait rien qui ne fût nécessaire sauf, peut-être,
un voyage dont elle rêvait depuis son plus jeune âge : elle avait en effet décidé que,
dès qu’elle en aurait les moyens, elle partirait vers la lune. L’espace l’avait toujours
fait rêver. Elle voulait aller voir tout cela de près.

Quand Eudoxie eut réalisé que, même en réservant auprès d’une compagnie spatiale
lowcost telle que « easy-moon » ou « fast-space », elle n’aurait jamais les moyens de
réaliser son rêve, elle remit en cause son orientation professionnelle. Aussi, bien que
son travail de recherche au sein de l’agence spatiale occidentale fût passionnant, elle
envisagea très vite une reconversion.

Après un mois de formation aux techniques de communication, Eudoxie devint
publicitaire dans une société qui commercialisait des roches martiennes. Elle
multiplia ainsi son salaire par vingt et put, deux ans plus tard, s’offrir un billet sur un
vol régulier et explorer les cratères synodiques.

Théophile avait été quelque peu amer mais il savait sa petite-fille suffisamment
passionnée par l’histoire des sciences et la géométrie pour que, à son tour, elle en
transmît le goût à ses propres enfants.

Cette conviction l’avait quelque peu réconforté…

En soufflant ses cent quinze bougies, Théophile s’était promis de revoir le lycée dans
lequel il avait débuté sa carrière. Cette décision l’angoissait quelque peu. Ses
souvenirs n’étaient en rien troublés par la canicule, désormais habituelle, de ce mois
de septembre. Il avait simplement peur que sa mémoire ne se retrouvât pas dans ce
qu’elle allait voir.

Le petit banc face à l’escalier principal était toujours là.
La rentrée scolaire avait eu lieu cinq jours plus tôt. Les cours de géométrie ne
figuraient toujours pas dans les emplois du temps.

Théophile passa la matinée sur le banc. Dans la cour il aperçut l’une de ses arrière-
arrière-petites-filles. Théodie lisait un livre de géométrie édité au siècle précédent et
ne remarqua pas la présence de son aïeul. Il choisit de ne pas la déranger.

Ce jour-là, pour la dixième année consécutive, s’ouvrait, dans chaque ville
européenne, le « salon du temps libre et de l’épanouissement personnel ». Théophile
n’en avait jamais manqué l’inauguration. Il interrompit son observation et se promit
de revenir dès qu’il en aurait le temps.

La file humaine devant le « Palais des Loisirs » progressait au ralenti sur une centaine
de mètres. Après deux heures d’attente, Théophile put enfin entrer.
Dans la foule, il aperçut sa petite-fille.
Eudoxie s’occupait bénévolement d’un club de géométrie.
Autour de son stand, des danseurs, des avocats, des chômeurs, des adolescents et
même des retraités trois fois quinquagénaires saisissaient leur fichier d’inscription.
Depuis trois ou quatre ans, la science-loisir était devenue l’une des activités les plus
en vogue de cette préfecture européenne. Une telle affluence sur un stand de
géométrie ou de physique quantique était donc à prévoir.

Théophile était heureux pour Eudoxie : elle venait d’inscrire le dix millième adhérent
de son association.

Notes

[1Isabelle Desit-Ricard est professeur de physique en CPGE. Elle est l’auteur de Une petite
histoire de la physique
(collection « L’esprit des sciences », éditions Ellipses), L’atome en
clair et L’histoire de la physique en clair
(éditions Ellipses). Elle est aussi coauteur de
l’ouvrage Histoires des sciences (éditions Ellipses).
isabelledesitricard@gmail.com
Avec l’aimable autorisation de l’auteur.

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