Texte de Jean Aymès

Henri, je me souviens …

Je me souviens … de mon professeur de Mathématiques, exigeant et encourageant, si attaché à faire partager la passion de l’esprit scientifique, cela a été déterminant pour moi et tout mon parcours, comme pour tant d’autres élèves.

Je me souviens …du professeur vers qui je suis allé débutant pour avoir des conseils pour faire la classe.

Je me souviens … du syndicaliste, jeune secrétaire académique, pour qui l’action sur le réel primait la conformité à des préceptes.

Je me souviens … du cofondateur de la régionale toulousaine de l’association des professeurs de Mathématiques, de l’Irem de Toulouse, si prompt à mobiliser toutes les ressources humaines pour œuvrer à la rénovation d’alors ; comme d’autres, cette réquisition m’a concerné et a tracé un chemin.

Je me souviens … du Président national de l’Association, particulièrement de sa détermination à peser sur la révision des programmes de Quatrième en 1973, il fallait raison garder en effet vis-à-vis des imprudences.

Je me souviens d’un lutteur inlassable, d’une vie de service, d’un militant résolu, habité d’idéal, inscrit dans le réel, infatigable dans sa tension pour faire avancer un projet, pour rassembler, pour relier ce qui paraissait irrémédiablement séparé ; cela jusqu’à ces dernières semaines.

Je me souviens de riches conversations téléphoniques où nous discutions du métier.

Tes positions bien réfléchies, pesées, claires ; Henri, toujours, tu étais soucieux de savoir ce que les autres en pensaient…

Je me souviens … des expressions d’humeur que parfois tu as eues au regard de l’urgence. Évoquant divers atermoiements par rapport à une prise de position, un jour tu me fis ce rappel : « Ils ont les mains pures, mais ils n’ont pas de mains ». Ce mot de Charles PÉGUY te va magnifiquement !

Tu as été engagé, au sens fort de celui qui a conscience d’être là pour peser sur le cours des choses, comme le propre de l’homme ; Tu as été engagé pour un monde plus juste, plus fraternel, plus solidaire, un monde où la règle est commune, consentie, plutôt que subie ; Tu as été engagé pour une école de promotion : promotion des valeurs humaines, émancipation qui fait de chaque jeune un acteur responsable et libre dans une société responsable et libre…

Pour toi, le militant, il n’y a pas de clans, tu parles à tous, le pouvoir n’est pas une citadelle, il n’y a pas décideurs d’un côté, exécutants de l’autre ; pour toi, il faut unir, rassembler à la fois ceux qui portent les décisions, ceux qui les pensent, ceux qui les mettent en œuvre, dans une dialectique incessante. Tu l’as montré en permanence.

Tu as œuvré à unir universitaires et professeurs du secondaire dans les Irem quand tout n’était que cloisonnements, hiérarchies bloquées.

Tu t’es fait rédacteur de programmes quant il a fallu compléter, accroître la compétence pour trouver le faisable.

Tu as été auteur de manuels scolaires parce qu’il fallait bousculer.

Tu as été …, et tu as tant été … parce qu’il fallait… Tu as été un grand politique !

Je me souviens de tes mains, de tes pouces incurvés… Ces mains qui ont tant écrit de cette si belle écriture. Et bien ces mains, Henri, elles sont pures, elles ont bien travaillé ! De cette pureté qui procède de la valeur de l’œuvre ! Ton œuvre est belle !

Je souviens de ton rire, de ton roulement de r, de ton humour, de ta joie d’être auprès des autres, de la confiance que tu suscitais.

Jamais, dans la presse de cette volonté de résultats tu n’as oublié l’humain ; autour de toi avant d’être un allié, chacun était une personne.

Ainsi, je me souviens de ta constance à prendre des nouvelles des proches (mes enfants, mon épouse, mes petits enfants) ; cette attention à l’autre, toujours, et encore dans ce temps de souffrance à l’hôpital ces derniers jours. De par cette affection que tu nous portais avec Josette, nous avons le sentiment d’être de ta famille, de votre famille.

Cette attention à l’autre signe ta haute vision de l’homme ! Tu es quelqu’un de bien !

Tu as rendu d’immenses services à l’Académie de Toulouse.

D’abord en tant que professeur au collège et au lycée Bellevue, établissement pilote où l’innovation pédagogique était chose naturelle (je me souviens des CRAP).

Excellent professeur en Lycée, tu choisis une trajectoire professionnelle inversée, te concentrant sur le Collège, lieu d’enjeu majeur pour faire avancer la qualité de l’enseignement.

Puis comme organisateur au niveau académique avec ton impact à travers l’IREM, avec tes impulsions pour initier des groupes de recherche, avec tes efforts pour réguler ce fonctionnement par des règles débattues et claires.

De tes apports en formation de professeurs durant plus de trente ans, les professeurs de cette académie se souviennent, avec tes éclairages, avec ta capacité à expliquer le détail, les motifs des programmes rénovés. C’étaient des moments de grâce où le professeur est associé à l’intelligibilité des décisions, de leurs raisons d’être.

Ton postulat ? Rendre responsable ! Chaque professeur est capable de penser son enseignement, de l’améliorer si on l’aide à trouver, à s’approprier les clés. C’est un message qu’il nous faut plus que jamais retenir, conserver, promouvoir encore.

On vient de changer les programmes en Collège. L’essentiel de ce que tu as apporté imprègne toujours ce que nous faisons, ce que tu as inspiré en 1985 fait un consensus indiscuté. Cela concerne depuis trente ans chaque élève dans chacun des collèges de France.

Ta vision des Mathématiques est exigeante. Elle n’est pas étroite, spécialité technique, elle est partie d’un tout, où c’est le tout qui prime. Tu as été passionné d’histoire, de littérature, que, lycéen, tu préférais sans doute aux Mathématiques ; cet attrait ne s’est pas démenti par la suite. Tes écrits sont un acte de langue française...

Ton combat pour l’enseignement des Mathématiques s’inscrit dans une vision ouverte de la culture, d’une éducation à la manière de l’honnête homme, celui de ce siècle avec sa complexité. Tu as lutté pour tout ce qui va dans ce sens, parfois avec véhémence pour faire douter ceux qui avaient un point de vue étriqué, c’était important !

Henri, tu nous a beaucoup donné, bien sûr tu es un modèle, tu as été un puissant guide ! Tu restes un inspirateur.

Tu es là, avec nous dans le quotidien du métier de professeur de Mathématiques.

Tu demeures dans notre pensée par la stature de ton souffle spirituel.

Jean AYMÈS