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VILLA DES HOMMES

« roman » de Denis Guedj, Éd. Robert Laffont.

Environ 300 pages en 13,5 × 21,5.

No ISBN : 978-2-221-10855-0. Prix : 20 €.

À bord d’un train de montagne à crémaillère, « … je tenais à m’asseoir à l’avant pour voir les sommets se rapprocher, plutôt que d’être à l’arrière et voir le lac se rapetisser… […] Nous, nous portions nos regards sur ce vers quoi nous allions, ceux de l’arrière sur le lieu qu’ils avaient quitté … ». Ainsi l’un des deux héros du livre, Cantor, alias Singer, y narre-t-il sa rencontre avec Dedekind, tout en déclinant la philosophie de ses recherches… « Singer-Cantor » nous y invite à ses découvertes sur les ensembles, les infinis et les transfinis, … toutes bruissantes des maths de son époque, des incompréhensions qu’il suscite, de problèmes difficilement résolus, … en un nouveau paradis mathématique dont Hilbert espère qu’on ne sera pas chassé…

Mais où Singer-Cantor se raconte-t-il ainsi ? En un hôpital psychiatrique à nouveau fréquenté. Cette fois, il y partage sa chambre avec un prisonnier français, Matthias (MATT-hias, dit-il) traumatisé par la guerre, pas matheux, mais conducteur de locomotive…

Cela donne un magnifique livre à deux voix alternées, avec une empathie croissante, où deux panoramas s’entrecroisent : celui des mathématiques de Cantor, celui du monde du travail décrit par un libertaire…

Enfant adopté par un couple admirable, aimant et aimé, façonné par l’école, le travail et ses conflits, aussi par une Université populaire, Matthias adore Jaurès et son pacifisme, pour vivre ensuite un accès de chauvinisme et s’engager dans une tuerie qui le brisera…

Très souvent, nous quittons les cieux étoilés de Cantor pour des arcs en ciel de Matthias d’extrême émotion : ainsi quand la «  Mère » apprend à lire, puis à s’instruire, avec son fils, quand celui-ci, tireur d’élite, abat sur le front un soldat englué dans des barbelés…

De tels moments le livre est constellé… L’esprit critique, les élans vers les prises de conscience d’où naîtra la liberté, nous les vivons aussi bien dans la vie de classes populaires qui se prennent en mains que dans les illuminations de Cantor…

À des transgressions d’un ordre social ou d’une discipline de guerre, fait écho celle d’un « onzième Commandement : Tu ne fricoteras point avec l’infini »… Entre Matthias, son travail d’ouvrier, et le matheux Singer-Cantor, des ponts s’installent, ainsi à propos des notions de « vérité », de l’appartenance ou non à un ensemble (« Choisis ton camp, camarade ! »), et d’une lancinante question : « Tu voulais changer le monde et c’est toi qui as changé », « Qui es-tu à présent  ? »…

Le livre de D. Guedj fourmille de paraboles et d’émouvante sagesse, ainsi quand le « Père » suit le train qui s’ébranle cependant que son conducteur, Matthias, nous prodigue un bon conseil : « Que cela [son métier] ne devienne jamais une routine » ! Aussi quand, promu « élève » de Singer-Cantor, Matthias le supplie : « .... promettez-moi de ne jamais dire “ C’est facile ! ” lorsque je ne comprendrai pas. Parce que si c’est facile ET que je comprends pas, c’est que je suis un âne… ». Gabriel et Marta ( méditons ces prénoms … bibliques) ont eux-mêmes, loin d’être des surnuméraires fleurs bleues, une charge symbolique étonnante.

Tout cela bénéficie du style inimitable de Denis Guedj, avec un humour généralement tendrement délicat, et son art de varier les paysages sans jamais blesser leur profondeur…

La sentence « on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments » s’évacue d’elle-même, en lisant ce livre magnifique… Peut-être parce que les « bons sentiments » s’y vivent avec une passion … infinie !

Merci à Denis Guedj d’avoir quitté l’Égypte ou la Mésopotamie pour nous offrir le chef d’oeuvre d’un duo toujours contemporain d’humanité en route, fraternellement, vers sa liberté…

Henri BAREIL