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  APMEP   Deux contributions magistrales à l’histoire des mathématiciens français du XX° siècle.

Article du bulletin 502

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- 3 février 2013 -

Michèle Audin est connue non seulement pour ses travaux en géométrie et en topologie mais aussi pour les ouvrages qu’elle a consacrés l’un à Sofia Kovalevskaya, l’autre à Fatou, Julia et Montel.

Voici deux nouveautés qui permettent de réaliser à la fois la richesse et la complexité de la communauté des mathématiciens du siècle dernier, ainsi que son développement dans notre pays, avant, pendant et après la dernière guerre mondiale.

Une histoire de Jacques Feldbau, par Michèle Audin.

Société Mathématique de France, Série T, n° 1, février 2010.

132 p. en 15,5 x 24,5.

ISBN 978 2 85629 277 8, Prix : 20€.

Ce livre inaugure la Série T dans laquelle la Société Mathématique de France se propose d’éditer des ouvrages destinés au grand public et en particulier des biographies de mathématiciens.

Michèle Audin, éminente et productive mathématicienne de l’université de Strasbourg spécialiste de géométrie et de topologie différentielle, y sort de l’oubli Jacques Feldbau, mathématicien strasbourgeois déporté comme juif à Auschwitz en 1943 et mort d’épuisement au camp de Ganacker à deux semaines seulement de la fin de la guerre en Europe. Pour rassembler les éléments nécessaires, elle a consulté les archives de l’Académie des Sciences, les écrits des témoins disparus, et aussi interviewé les quelques survivants de ces temps tragiques.

Le livre, clairement et solidement structuré, décrit tout d’abord les mathématiques de Jacques Feldbau. La liste de ses publications présente des anomalies (usage d’un pseudonyme) dues à la situation. Les théorèmes (classification des espaces fibrés qui viennent de naître, propriétés d’homotopie, structures fibrées sur la sphère, loi de composition entre éléments du groupe d’homotopie) sont éclairés par des figures limpides. Les souvenirs des mathématiciens (Charles Ehresmann, André Weil, Laurent Schwartz, Georges Reeb, Henri Cartan, Jean Cerf) rendent compte à la fois de la qualité des travaux scientifiques et des difficultés de l’heure. Le comportement de l’Académie des Sciences manque de courage.

Vient ensuite une biographie de Jacques Feldbau : sa famille, ses études primaires, secondaires et supérieures, la vie à Strasbourg dans les années 1930. Grand sportif, il participe à la guerre de 1939-40, comme pilote, est nommé professeur à la rentrée 40, puis, aussitôt révoqué comme juif, il rejoint l’université de Strasbourg repliée dès la rentrée 39 dans les locaux de celle de Clermont-Ferrand. Il y rencontre Ayzyk Gorny, mathématicien d’origine polonaise élève de Szolem Mandelbrojt, qui sera interné dans un camp comme juif étranger en septembre 41 avant de mourir en déportation.

Des témoignages évoquent les mathématiques, la résistance, les amis alsaciens, les grandes ballades en montagne illustrées de photos sympathiques. Cette période clermontoise s’achève tragiquement par la rafle du 24 juin 1943 à la Gallia, résidence des étudiants strasbourgeois, dans laquelle tombe Jacques Feldbau venu au matin rendre visite à des copains. Arrêté comme étudiant alsacien, puis comme juif, il est déporté à Auschwitz III où il travaille pour l’IG-Farben et réunit quelques mathématiciens pour résoudre des problèmes le dimanche après midi, ou durant les corvées. Le camp est évacué en janvier 45 et les détenus atteignent au bout d’un voyage exténuant et inhumain le camp de Ganacker où Jacques Feldbau meurt d’épuisement le 22 avril 1945, deux jours seulement avant sa libération.

La mémoire de Jacques Feldbau comporte plusieurs étapes : l’attente interminable des proches entretenue par quelques cartes elliptiques qui mettent plus de trois mois à parvenir à leur destinataire, tandis que dans la France libérée on se soucie de lui trouver un poste à son retour ; L’attribution de la mention « Mort pour la France » en 1947 et quelques photos permettent d’évoquer l’officier aviateur de 39-40. Celle, en février 1993, de la mention « Mort en déportation » est plus conforme à la réalité. Les théorèmes de Feldbau sont aujourd’hui enseignés dans des cours du master. En écrivant le 4 février 58 un rapport sur ces travaux, reproduit dans l’ouvrage, Charles Ehresmann envisageait peut-être la soutenance d’une thèse in abstentia analogue à celle de Maurice Audin quelques jours plus tôt.

La quatrième partie précise les sources publiques ou privées où s’expriment quelques témoins directs contemporains, parents ou amis de Jacques Feldbau.

La bibliographie comporte 89 références échelonnées de 1923 à 2008 ; l’index recense quelque 200 mathématiciens, historiens, philosophes, acteurs ou témoins pour la période 1930-1950 et une cinquantaine de noms de lieux dont certains sont devenus tristement célèbres.

Le sérieux de cette monographie, dont l’auteur a su dégager les lignes de force d’une multitude de témoignages émus permettra à tous les jeunes de connaître ce que fût en France la vie de certains mathématiciens pendant la dernière guerre mondiale avec ses atrocités, ses lâchetés, ses absurdités mais aussi quand même une activité scientifique importante.

Correspondance entre Henri Cartan et André Weil (1928-1991), éditée par Michèle Audin.

Société Mathématique de France,

Documents mathématiques n° 6, mai 2011.

724 p. en 18 x 24,5.

ISBN 978 2 85629 314 0, Prix : 60€.

Ce somptueux volume rassemble la quasi-totalité des lettres qu’ont échangées deux des mathématiciens les plus importants du siècle dernier tant par la puissance de leurs travaux que comme géniteurs attentionnés de Nicolas Bourbaki.

Dans son Introduction, Michèle Audin donne à la fois : ses sources, les clés de la construction de l’ouvrage et deux fiches biographiques sur les deux épistoliers.

Les lettres elles-mêmes occupent plus de 400 pages.

Elles sont suivies de plus de 200 pages de notes agrémentées de photographies, qui reprennent, paragraphe par paragraphe, le texte en le complétant d’informations ou de références sur le contexte.

La bibliographie contient, outre 36 publications de Cartan et 75 de Weil, 300 titres.

Elle est suivie d’une liste hiérarchisée des sujets abordés :

Bourbaki (congrès, la tribu, rédactions, en particulier d’Intégration, publications, vie et coutumes, séminaire, arithmétique, analyse complexe, topologie, histoire).

Vie universitaire ou professionnelle (Postes, séminaires : Hadamard, Julia, Cartan, congrès internationaux, voyages, distinctions et alentour).

Dans le siècle (la guerre 39-45, politique et droits de l’homme, vie familiale, musique).

Un index rassemble plus de mille auteurs cités dans le texte. Manifestement cette liste privilégie les membres de Bourbaki et en particulier ceux de la génération des fondateurs des années 30 : Cartan, Chevalley, Coulomb, Delsarte, de Possel, Dieudonné, Ehresmann, Mandelbrojdt, Weil, puis ceux de l’immédiat après guerre, période la plus productive dans l’édition des Éléments : Dixmier, Godement, Koszul, Mac Lane, Lang, Samuel, Serre, Schwartz, … Observons que le pourcentage des femmes citées, dont certaines le sont comme apparentées à l’un ou l’autre des correspondants, est très faible.

Revenons à la correspondance. Les années sont regroupées suivant la position des deux interlocuteurs :

  • Premières lettres
    1928-1933 : A. W. est à Paris, Aligarh, Marseille, H.C. est à Caen, puis Lille et Strasbourg
    1933 : pas de lettres car les deux sont à Strasbourg où ils décident de bâtir un cours de calcul différentiel et intégral mieux structuré que le Goursat.
  • La guerre 39-45 Avril à septembre 39 : A. W. est en Angleterre, Scandinavie et Finlande, H.C. à Strasbourg.
    Septembre 39 à mai 40 : A. W. est en Finlande, Suède, Angleterre et au Havre puis à Rouen, H. C. est à Clermont-Ferrand.
    Mai à octobre 40 : A. W. est à Cherbourg, Londres, en mer, à Oran, Marseille puis à Clermont-Ferrand où réside H.C.
    Octobre 40 à janvier 45 : A.W. est à Clermont-Ferrand, puis à New York et à São Paulo, H.C. à Paris (pas de correspondance jusqu’à août 44).
  • Strasbourg- São Paulo
    45-47  : A..W. est à São Paulo, H. C.à Strasbourg. Paris-Chicago
    47-58 : A.W. est à Chicago et à Paris au printemps  ; il y passe les années 52-53 et 57-58 ; H.C. est à Paris sauf de janvier à avril 48 où il est à Cambridge (Mass.).
  • Après 58
    58-91 : A.W. est à Princeton mais vient à Paris régulièrement, H.C. est à Paris sauf en 66-67 où il est à Princeton.

On pourrait penser que vu les périodes d’interruption ce document est fragmentaire mais la richesse des notes et commentaires complète les informations sur ces périodes et cite de nombreux documents éclairant les situations.
Par ailleurs, la variété des thèmes abordés, souvent dans une même lettre, où l’on n’est pas tenu par la même réserve que dans un courrier officiel, rendent les échanges très vivants révélant deux personnalités riches et complémentaires tant par leur œuvre mathématique que par le souci de détecter de jeunes talents, d’impulser des recherches mais aussi d’intervenir pour défendre les droits de l’homme, construire l’Europe, dénoncer les errements universitaires de l’heure qui s’opposent à la nomination de Claude Chevalley à la Sorbonne et à celle d’André Weil au Collège de France.

Il faut saluer le travail de Michèle Audin qui a su avec une élégance et une précision encyclopédique tisser un fil d’Ariane permettant au lecteur de parcourir tout le siècle.

Cet ouvrage monumental doit figurer dans toutes les bibliothèques de mathématiques pour être à la fois consulté par les plus anciens qui évoqueront leur jeunesse et par les plus jeunes qui réaliseront combien l’activité mathématique a évolué qualitativement et quantitativement depuis un demi-siècle.

(Article mis en ligne par Christiane Zehren)
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