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Editorial du BGV n° 180

Point de vue…

Bernard Egger

Dans les jours qui ont suivi le 7 janvier, faisant suite à l’acte abominable qui a conduit de très nombreuses personnes, en France et ailleurs, à devenir Charlie, mais aussi suite aux propos de l’humoriste Dieudonné, les enseignants ont été conviés à parler à leurs élèves de laïcité et de liberté d’expression. Chacun cherchait comment trouver dans son enseignement les supports d’une analyse réfléchie sur les raisons qui avaient poussé tant de gens à « être Charlie », mais aussi certains autres à ne pas l’être.

Dans la salle des professeurs de mon établissement, c’était à celui qui avait trouvé la meilleure façon d’aborder la question avec ses classes. Les profs de langues s’appuyaient sur la presse étrangère, montrant ainsi que l’onde de choc avait dépassé nos frontières ; en français, mes collègues s’empressaient de trouver dans les œuvres au programme des passages leur permettant de placer leurs propos dans une cohérence pédagogique…
Les plus à la peine étaient sans aucun doute les matheux. On les plaignait (et parfois on les enviait), en se demandant comment faire émerger la laïcité d’un équation différentielle. Si l’on peut défendre que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », en est-il de même pour les mathématiques ? Une jeune collègue m’a dit un jour que l’arrivée massive des statistiques dans l’enseignement lui faisait peur, car c’était l’arrivée du réel. Elle complétait son propos en exprimant la crainte que les professeurs de math soient conduits à quitter le monde sans conflit dans lequel ils évoluaient, un monde de bisounours… Et il est vrai que le talent mathématique n’a pas grand-chose à voir avec l’idéologie de celui qui le possède. Que Cauchy soit un royaliste réactionnaire comme c’est souvent dit n’enlève rien au fait qu’il ait été un grand mathématicien.
Combien d’autres exemples pourrions-nous citer ? Céline fut sans doute un grand écrivain, mais il est difficile de juger son œuvre sans prendre en compte les prises de position qu’elle exprime. C’est un constat un peu amer que nous devons faire : les mathématiques, tant dans leur création que dans leur enseignement, n’ont ni besoin de laïcité, ni de liberté d’expression. A contrario même, Jean-Michel Kantor suggère dans son livre « Au nom de l’infini », que c’est son mysticisme religieux qui a permis à toute une génération de mathématiciens russes d’aller plus loin que leurs homologues français. Moins sensibles à l’idéologie que d’autres parties du savoir, du moins les mathématiques ne favoriseront-elles sans doute pas l’apparition d’un Lyssenko des maths.

Il faut évidemment nuancer ces propos. La démonstration n’est-elle pas par nature ce qui s’oppose à la simple croyance ? Elle vise à convaincre et non à imposer. Projet ambitieux dont nous savons qu’il est bien peu généralisable.
Les idéologies de tout poil, les différentes religions, ont voulu se l’approprier, avec les conséquences que l’on sait. Néanmoins, démontrer suppose de considérer l’autre comme son égal, capable de comprendre ses arguments et d’éventuellement les critiquer. Et même si comme Newton, on rechigne peut-être par misanthropie, à rendre public ce que l’on a trouvé, le temps fait son œuvre et ce qui restait peu compréhensible pour une grande partie de ses contemporains est devenue une chose presque banale pour pas mal de nos jeunes étudiants en science. Démontrer, c’est créer pour les autres (parfois malgré soi) un lieu de transparence qu’ils pourront s’approprier.

Les évènements de cette terrible semaine de janvier ont ramené sur le devant de la scène les échecs de l’intégration et de la laïcité. Et nous avons droit à tout un cortège de discours qui, de la ministre de l’Éducation au président de la République, ont exhorté les enseignants à redevenir les piliers des valeurs de cette laïcité mise à mal.

Nul doute qu’il était plus facile de s’intégrer quand la mobilité sociale était de rigueur. Mais la crise, ou comme le montre Thomas Piketty, le retour à un état normal, les trente glorieuses étant plutôt un « accident », renforce les inégalités, fige les situations, crée des stratégies de conservations des acquis. Les laisser pour compte ont un avenir bouché. L’école en subit très directement les conséquences. A la sortie du rapport PISA, certaines de mes certitudes ont été ébranlées : j’avais toujours défendu que la réussite en mathématiques étaient moins sensibles au capital culturel que celle dans les humanités. La corrélation qu’il laissait entrevoir entre échec en maths et milieu défavorisé m’a pris de court. Quelque part, je reste néanmoins persuadé que cette corrélation « nouvelle » n’est pas aussi évidente que ce qu’en disent les chiffres. Ne devrait-on pas plutôt lier un échec important en maths et une intégration difficile ?
Les mathématiques et plus largement les sciences ont contribué à la mobilité sociale. Quand celle-ci est en panne, quand la méritocratie est remplacée par l’élitisme, c’est l’école en général qui ne joue plus vraiment son rôle. Une « culture » du rejet de l’école se développe, particulièrement chez les jeunes garçons des milieux les plus défavorisés. Il y a beaucoup de témoignages d’enseignants qui vont dans ce sens.

Pourtant nous ne pouvons pas nous résigner à ce constat. Certes, il était plus facile de vanter les mérites d’une école accompagnant presque naturellement la mobilité sociale pourvu que l’on adhère à son projet que de défendre cette école d’une société crispée sur les acquis. Le paradoxe est qu’en même temps, cette société a besoin d’une élévation de son niveau moyen, les emplois peu qualifiés ayant largement disparus. La demande sociale d’éducation n’a sans doute jamais été aussi forte et d’une certaine façon, les attentats récents nous rappellent que nous avons rarement été aussi loin d’une intégration réussie.

Revenir à l’école d’hier, celle qui avait bien fonctionné dans un environnement à forte mobilité, risque bien d’être un leurre. Il faut sans doute trouver de nouvelles solutions pour résoudre cette difficile équation. Le ministère fait feu de tout bois : réflexions sur l’évaluation, le redoublement, recherche de solutions à travers le numérique, extension de l’école du socle…

Les mathématiques ont leur mot à dire sur tout cela, car si elles ne peuvent pas se revendiquer directement de la laïcité, elles peuvent contribuer à favoriser les conditions de son existence.

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