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Editorial du BGV n° 191

Le défi de l’imagination

Bernard Egger

« L’avenir ne se prédit pas, il se construit » : jamais peut-être cette formule galvaudée n’a-t-elle été autant d’actualité.

Il y a deux ans, nous nous lancions dans un projet un peu fou : celui d’une plateforme d’accompagnement pédagogique, appelée PAP. Au départ, il s’agissait de réagir à l’arrivée en France de la Khan Académie, en novembre 2013. A cette époque, personne à l’APMEP ne songeait à se lancer dans une telle aventure. Il a fallu un concours de circonstances pour que le projet prenne forme. Au premier plan, je placerai la clairvoyance de collègues qui nous ont rapidement fait comprendre que notre association ne pouvait rester indifférente à ce qui pouvait constituer l’arrivée de changements très importants pour le métier d’enseignant.

Mais une fois la décision prise, s’attaquer à la création d’une plateforme plus conforme aux pratiques et contenus de l’enseignement français n’était pas une mince affaire. Sans doute, rien ne se serait vraiment passé si en mai 2014, Microsoft n’avait pas sorti le complément gratuit Office Mix dédié à la création de vidéos pédagogiques. Ce n’est pas comme si nous n’avions pas cherché des outils adaptés à ce type de conception dans les années précédentes, mais nos efforts avaient été vains. Tout ce que nous avions trouvé auparavant était largement insatisfaisant sur le plan de la qualité ou bien beaucoup trop difficile d’utilisation.

Sans des évolutions technologiques rendant possibles (et presque faciles) la création de vidéos pédagogiques, il y a fort à parier que nous ne nous serions pas lancés. Mais ces nouveaux outils numériques nous ont largement permis de nous consacrer aux contenus sans trop se préoccuper des contraintes techniques. C’est d’ailleurs à cette même époque que l’on a vu apparaître sur Internet de nombreux sites ou blogs d’enseignants proposant des contenus « similaires » aux nôtres.

Qui d’ailleurs, à part peut-être quelques initiés, avaient entendu parler de « classe inversée » ou de « pédagogie inversée » avant la fin de l’année 2013 ? Comment ne pas remarquer avec quelle rapidité ce concept s’est répandu ? On le trouve dans Eduscol, dans le récent portail mathématique, ou dans des revues d’association de parents d’élèves. Cette rapidité est d’ailleurs la marque de toutes les évolutions récentes.

Cette accélération est intrinsèquement liée à celle des innovations technologiques. En juin 2014, aucun d’entre nous ne connaissait le mot « embed », pas plus que l’expression « iframe ». Sans doute chez les informaticiens, ces notions étaient connues, mais nous étions alors loin d’imaginer l’importance qu’elles allaient prendre pour notre projet. C’est durant l’année 2016 que nous en avons compris la richesse. Dès le départ, dans Mathscope, un parcours était conçu comme une alternance de vidéos et d’évaluations. Idéalement, les évaluations devaient être « riches » et s’adapter à la réponse de l’apprenant. Mais surtout, l’élève ne devait pas avoir à quitter l’environnement dans lequel il travaillait. Pour ceux qui ne le savent pas encore, et je pense qu’il y en a encore pas mal, « embed link » signifie en gros « lien d’incorporation ». En HTML5, on peut incorporer n’importe qu’elle page web (ou à peu près) dans une fenêtre « spéciale » de la page « conteneur », cette fenêtre est l’ « iframe ». Si la page web qui apparaît dans cet « iframe » est interactive, cette interactivité se conserve. En deux ans, notre projet a abouti à la création de parcours contenant vidéos (elles-même éventuellement interactives), auto-évaluations interactives pour l’élève et évaluations formatives à destination de l’enseignant.

Ces idées nous les avions dès le départ comme un idéal difficile à atteindre au vrai commencement du projet, c’est-à-dire en … janvier 2015. Depuis cette date, nous avons assisté à une « explosion » des possibilités. On aurait presque envie de reprendre ici une publicité bien connu : « nous l’avons rêvé, … plusieurs start-up innovantes l’on fait » parce que la technologie leur a permis de le faire. Tout n’est sans doute pas possible, mais à fréquenter tous ces informaticiens passionnés, il semble bien que ce soit pour demain, au plus tard pour après-demain.

La technologie ne se réduit pas à répondre à nos attentes. Elle ouvre aussi de nouvelles perspectives que nous n’avions même pas imaginées. Le mot est lancé : imagination.

La période actuelle nous lance un défi : celui de l’imagination. Ce que la technologie « nous dit », c’est que les outils sont là, de plus en plus fluides, simples et efficaces. Il « ne reste plus » qu’à les utiliser, à créer de jolies ressources conformes à nos attentes.

Un tel discours s’apparente sans doute à de la « technobéatitude ». La question essentielle est de savoir si on peut encore lui échapper. Évidemment, l’une des raisons des attentes fortes concernant le « numérique éducatif » (la classe inversée en fait évidemment partie) est le manque de solutions de notre école face la massification de l’enseignement. L’institution, mais aussi les parents, comptent beaucoup sur le numérique pour réduire l’échec scolaire. Pourtant, même si la tendance semble s’inverser doucement, il reste beaucoup d’enseignants réticents devant ces outils. Ils sont peu convaincus par les arguments des technophiles. Ils ne font pas confiance au numérique pour mieux répondre aux difficultés qu’une pédagogie plus classique. Ils rétorquent d’ailleurs que rien ne prouve pour le moment que cela marcherait mieux.

Il y a du bon sens dans tout cela, Mais en même temps, avons-nous le choix ? Comme l’a montré l’arrivée de la Khan Académie, ce que nous ne faisons pas, d’autres commencent à le faire. Certes ce qu’ils produisent reste très imparfait, mais à moins de penser que cette imperfection est consubstantielle de la démarche adoptée, il y a fort à parier (ou à craindre) que nous verrons apparaître des outils de plus en plus performants.

Ce qui est fascinant (ou monstrueux…), c’est cette accélération de la technologie. Peut-on refuser de prendre en compte cet aspect si l’on veut penser l’école, autrement que dans une version intemporelle, qui d’ailleurs n’a jamais existé ?

Évidemment, Internet relativise la parole de l’enseignant. Il fut longtemps la seule source de savoir, en particulier pour les familles modestes, il ne l’est plus. Cela a été dit cent fois.
Mais allons plus loin. On nous parle chaque jour de réalité augmentée. Il suffit d’aller dans les rayons d’un grand magasin pour y voir des casques permettant l’accès à de la « réalité virtuelle ». Pour le moment, ces objets semblent destinés à un public de joueurs. Leur prix est encore élevé. Mais pour combien de temps ?
Pour combien de temps le personnage virtuel sera un méchant que l’on doit abattre, ou un footballeur que l’on doit éviter ? Dans quel délai le secteur éducatif va -t-il s’emparer de cet univers ? Faudra-t-il attendre longtemps pour que chaque élève ait chez lui un répétiteur virtuel qui pourra analyser le travail qu’il lui aura proposé (n’est ce pas déjà ce que nous allons faire avec les évaluations de notre plateforme), lui donner des conseils (nous le ferons aussi), mais si ce répétiteur est un ordinateur, peut-être sera-t-il d’ici peu capable de mesurer le rythme cardiaque de l’apprenant, d’examiner son iris ou sa sudation (tout cela existe déjà) et de prendre en compte bien plus de paramètres que nous ne le faisons nous-mêmes en classe.

Il est de bon ton de se moquer des traducteurs automatiques surtout si l’on est professeur de langues. Néanmoins, dans l’univers des big data, ces traducteurs se perfectionnent d’année en année, de mois en mois. Il existe déjà des interfaces très fluides pour permettre à deux personnes ne connaissant pas la langue de l’autre d’échanger oralement, comme s’il y avait un interprète automatique entre les deux. Cela reste encore peu satisfaisant pour un spécialiste, mais pour combien de temps.

Enseignant de langues, de maths ou d’autres choses, nos métiers vont changer. Les pédagogies traditionnelles n’ont pas su prouver suffisamment leur efficacité. Des solutions alternatives vont d’abord apparaître dans des ilots, puis se répandre rapidement du fait même qu’elles répondront mieux à des besoins sociaux. Il ne s’agit pas d’attendre le fameux tsumami numérique dont parle Emmanuel Davidenkoff, mais de l’accompagner, de construire l’avenir en lui donnant autant que l’on peut une forme qui nous convient. C’est le rôle d’une association. Là aussi, il y a un défi pour l’imagination. Je n’ai aucun doute : l’APMEP y répondra, comme elle l’a toujours fait dans le passé.

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