Discours d’ouverture des Journées Nationales de l’APMEP 2019 à Dijon

prononcé le 19 octobre 2019 par le président de l’APMEP

Mesdames, Messieurs, cher.e.s collègues,

Je suis très heureux de vous retrouver aussi nombreux aujourd’hui pour profiter de « la saveur des mathématiques ». J’aimerais tout d’abord commencer par remercier les collègues de la régionale de Dijon pour l’organisation de ces journées qui s’annoncent savoureuses : ils nous ont concocté un menu alléchant digne des tables des plus grands chefs ! Merci aussi à vous toutes et tous pour votre confiance renouvelée chaque année. Animatrices et animateurs d’ateliers, conférencières et conférenciers, professeur.e.s des écoles, en collège, en lycée, à l’université, responsables de stands, vous êtes les ingrédients essentiels pour des journées réussies.

Les journées nationales de l’APMEP sont pour chacune et chacun de nous à la fois un moment de plaisir et de formation (l’un n’excluant évidemment pas l’autre). Pendant ces quatre jours, nous faisons un pas de côté, pour apprendre et faire des mathématiques, échanger sur nos pratiques, débattre des positions de l’association... Je vous encourage d’ailleurs vivement à participer aux réunions qui vous sont proposées : réunions des commissions dimanche à 14h (1er degré, collège, lycée professionnel, lycée général et technologique, enseignement supérieur, formation des enseignants), réunion des régionales (lundi à 10h30) et tables rondes pendant les questions d’actualité (lundi à 14h).

Je ne doute pas que les débats pendant les commissions vont être vifs. Cette rentrée nous laisse en effet un goût amer. La réforme du lycée général et technologique et du baccalauréat a été mise en place, à marche forcée, malgré l’opposition largement exprimée par les associations de professeurs spécialistes. Si toutes nos associations ne sont pas forcément d’accord sur ce qui serait souhaitable, nous parvenons depuis décembre 2017 à publier régulièrement des communiqués communs, signes d’un consensus très large contre certains effets sur lesquels nous avons alerté le ministère et qui, malheureusement, sont aujourd’hui avérés. Pour les seules mathématiques, les sujets sont nombreux et complexes et nous sommes souvent pris en étau entre l’envie de faire au mieux pour nos élèves et celle de manifester notre désaccord profond sur les choix qui ont été faits. Pour l’enseignement scientifique par exemple : nous avons bien sûr envie que les mathématiques y tiennent une vraie place, en lien avec la physique-chimie, les sciences de la vie et de la terre et l’informatique. Plusieurs articles allant dans ce sens ont été publiés l’année dernière dans Au Fil des Maths et l’interdisciplinarité est largement présente dans les travaux des IREM par exemple... mais en pratique, comment proposer aux élèves un enseignement cohérent avec des horaires si faibles (2h par semaine pour les 4 disciplines), des organisations très dépendantes des établissements ?

Par ailleurs, nous pensons que les mathématiques doivent être enseignées aussi en lien avec d’autres disciplines (les sciences économiques et sociales par exemple) ... et tout simplement pour elles-mêmes ! La spécialité en classe de première pose un certain nombre de questions. Au mois de juin, nous avons pu entendre certains s’étonner que les mathématiques étaient la spécialité la plus choisie. Rien d’étonnant pourtant ! De la même manière que les lycéennes et lycéens généraux choisissaient la filière scientifique parce qu’elle « ouvrait toutes les portes », ou plutôt que c’était celle qui en fermait le moins, ils et elles choisissent massivement les mathématiques parce qu’elles sont nécessaires pour une large majorité de poursuite d’études. Nous nous inquiétons donc plutôt de ce qu’un tiers des élèves de première générale n’étudient plus de mathématiques (en dehors d’une toute petite partie des 2h d’enseignement scientifique). Nous nous inquiétons aussi pour les élèves de la voie professionnelle. Dans cette voie aussi la désorganisation de la structure est majeure : les apprentis et les élèves en formation initiale devraient être dans les mêmes classes... mais que devient la notion de classe lorsque les élèves ne sont pas tous présents au même rythme ? Quant aux horaires de mathématiques, comme pour les autres disciplines générales, ils ont été réduits à portion congrue... comment faire travailler les « automatismes » avec 1h30 par semaine ? Comment assurer un co-enseignement avec des professeurs de disciplines professionnelles quand eux- mêmes ne parviennent pas à s’accorder sur leurs enseignements ? Je remercie Mme Burban, M. Yebbou et M. Chéno, inspecteurs généraux, d’avoir accepté notre invitation à participer à ces journées pour échanger avec nous sur tous ces sujets.

Comme pour équilibrer cette amertume, l’année 2019-2020 a été déclarée Année des mathématiques. Le programme officiel, porté conjointement par le ministère de l’Éducation nationale et l’INSMI (CNRS), est centré sur des formations pour nous, enseignantes et enseignants, délivrées par nous, universitaires. Nous sommes bien placés à l’APMEP pour savoir que les échanges entre la recherche et l’enseignement sont source d’inspiration réciproque. Nous nous inquiétons cependant que l’effort de formation continue, impulsé à la suite du rapport « 21 mesures pour l’enseignement des mathématiques », se concentre essentiellement sur les responsables des « labomath » et des référents mathématiques de circonscription. Dans le même temps, alors que le réseau des IREM a célébré cette année ses 50 ans, que les animateurs IREM sont très sollicités dans les formations que je viens de mentionner, les moyens qui leur sont alloués ont souvent été réduits cette année. Les IREM sont des instituts de recherche, ils ont, à ce titre, besoin d’inscrire leurs travaux dans un temps long. Les soumettre à une instabilité budgétaire c’est mettre en danger leurs travaux. Par ailleurs, participer à un groupe IREM est souvent un élément important de notre bien-être professionnel (comme s’engager à l’APMEP d’ailleurs) : nous, enseignantes et enseignants du primaire et du secondaire, exerçons une profession intellectuelle, nous avons besoin de respiration, d’un véritable temps de réflexion. De nombreuses disciplines nous envient les IREM, certains ont d’ailleurs déjà associés d’autres sciences aux mathématiques, l’APMEP réaffirme son attachement et son soutien à ces instituts de recherche.

Je n’ai pas épuisé la liste de nos inquiétudes, mais nous aurons l’occasion d’en reparler pendant ces journées... revenons aux aspects plus réjouissants de ces quatre jours.

Comme chaque année, nos collègues représentants d’associations étrangères pour l’enseignement des mathématiques nous font le plaisir de leur présence (Algérie, Belgique, Sénégal, Suisse, Tunisie, ...). La fédération francophone des associations pour l’enseignement des mathématiques (FFAEM) a désormais une existence officielle et vous pourrez découvrir le fruit de nos échanges de longue date lors d’un atelier le dimanche à 8h30.

L’équilibre culinaire s’appuie sur cinq types de saveurs : l’acide, le sucré, l’amer, le salé et l’épicé. Et c’est aussi ça les mathématiques, un mélange de différentes saveurs que l’on rencontre. Le salé, parfois lorsque nous lisons certains travaux d’élèves. L’amer lorsque les responsables politiques mettent en danger l’enseignement des mathématiques et nos conditions de travail. L’acide lorsque nous ne nous écoutons plus. Le sucré, lorsque l’on découvrir la lumière éclairé les yeux de nos élèves quand ils ont compris. Et l’épicé lorsque l’on se retrouve pour échanger entre collègues.

Faire des mathématiques, c’est un peu comme faire de la cuisine, c’est allier rigueur et créativité. Jean Dieudonné écrit dans son article La notion de rigueur mathématiques « si on se borne aux mathématiciens qui utilisent la logique classique (et qui constituent la très grande majorité), est rigoureux pour eux un raisonnement comportant une chaîne de déductions faites suivant les règles de cette logique , et partant d’un système d’axiomes explicité ; comme ces règles logiques sont entièrement codifiées, la vérification d’une démonstration est en principe un travail mécanique, pourvu qu’elle soit suffisamment explicite ». Ainsi, un raisonnement mathématique rigoureux est comme l’exécution minutieux d’un plat, l’assemblage d’ingrédients, suivant des règles bien précises.

Mais c’est sans compter sur la créativité, imaginer un repas avec ce qu’il reste dans nos placards, inventer de nouveaux plats, essayer, se tromper, ajuster, recommencer.

Nous faisons souvent preuve de beaucoup d’ingéniosité avec nos élèves pour trouver des moyens pour cultiver la curiosité, la créativité et le plaisir de l’activité mathématique. Tout ceci demande du temps, du temps en classe avec les élèves. Du collège à la fin du lycée nos horaires sont de plus en plus réduits, les effectifs de classe de plus en plus chargés. Notre enthousiasme n’a d’égal que notre frustration lorsque nous ne pouvons pas offrir à tous les élèves, en centre ville ou en banlieue, en milieu urbain ou rural, des conditions d’apprentissage leur permettant de goûter pleinement le plaisir de faire des mathématiques.

Ces journées vont être comme à chaque fois inoubliables car elles ont été préparées par des gens formidables. Un grand merci à eux, et un grand merci à vous aussi d’être là pour partager avec nous ces grands moments. De nombreux bénévoles de l’association sont présents pour vous rencontrer, sur le stand de l’APMEP (merci à Nicole et Jean de répondre présents une fois encore !), les membres du bureau national et moi-même bien sûr, l’équipe d’Au Fil des Maths, sans oublier les présidentes et présidents de vos régionales. Savourez ces quatre jours et que vos papilles pétillent !

Sébastien Planchenault