Editorial du Bulletin 522

Et si on reparlait des maths modernes.

EGGER Bernard

- 26 février 2017 -

La fin de l’année 2016 a été ponctuée par les résultats de deux nouvelles évaluations internationales : TIMSS et PISA. Ceux de la France restent bien peu flatteurs pour son système scolaire.

C’est surtout TIMSS qui doit ici retenir notre attention. C’est la première fois que notre pays participait à cette évaluation, en ce qui concerne l’enseignement primaire.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a raté son entrée.
Evidemment, la réforme du lycée qui permet à un élève de série L de ne plus faire de maths à partir de la classe de première a de quoi inquiéter. Nous savons que la grande majorité des futurs professeurs des écoles sont issus des filières universitaires littéraires. Nombre de candidats aux prochains concours n’auront plus eu de contact avec les mathématiques depuis la classe de seconde. On peut donc craindre que quelle que soit leur bonne volonté, ces étudiants aient une approche problématique des mathématiques.
Nous pouvons avoir des craintes pour l’avenir, d’autant que ce ne sont pas eux qui ont enseigné ces dernières années. Les résultats des évaluations TIMSS concernent leurs ainés. Ils sont d’ailleurs en droite ligne de ceux obtenus à d’autres enquêtes franco-françaises il y a plusieurs années déjà et ne font que confirmer une tendance de fond à l’œuvre depuis au moins vingt ans.

Alors risquons une hypothèse !
La formation des enseignants de tout niveau en mathématiques est un problème ancien, peut-être plus profond encore en ce qui concerne le premier degré. Mais on peut penser qu’il a été accentué à partir d’un certain moment.
Autour de 1970, pour répondre à une nouvelle massification de l’enseignement, mais aussi à des objectifs sociologiques clairs : le manque d’ingénieurs et plus généralement de scientifiques que les mutations technologiques en cours demandaient, une grande réforme des mathématiques a eu lieu : la réforme dite des « maths modernes ».

Ses ambitions étaient nobles, ses principes louables, sa mise en œuvre fut douloureuse. Ses contenus très abstraits ont sans doute séduit tous ceux qui avaient une véritable appétence pour les mathématiques et ont forgé des vocations d’enseignants. L’abandon progressif de cette réforme par aménagements successifs s’est poursuivi jusqu’à la fin des années 80. Nombre de professeurs de maths encore en activité ont gardé cette passion « pour les vraies mathématiques » et regrettent les changements qui ont suivi, perçus comme des renoncements.
A contrario, pour les plus fragiles, cette réforme fut sans doute une catastrophe, les éloignant pour longtemps de tout plaisir de faire des maths, mettant en question leur capacité à les comprendre « vraiment ». Durablement, s’est installé un clivage entre les « matheux » et les littéraires. Les « vraies maths », celles qui avaient entrainé des vocations, on les trouvait dans le secondaire et évidemment le supérieur.

Depuis lors, bien peu de « scientifiques » ont eu envie de devenir enseignant au primaire. Les renouvellements concomitants des enseignants du premier et du second degré ont accentué vraisemblablement la coupure entre les différents acteurs, de plus en plus éloignés dans leur approche des mathématiques.
L’élitisme ambiant bien mis en évidence lors de toutes les évaluations du système scolaire français a compliqué un peu plus la situation. Chacun sait combien les enseignants ont la crainte d’être jugés au travers des résultats de leurs anciens élèves dans la classe supérieure et plus encore dans le niveau d’enseignement supérieur au leur. Il y a souvent une véritable autocensure des professeurs quand ils doivent pousser leurs élèves vers des filières sélectives. Il s’agit là d’une caractéristique commune à l’ensemble de l’école, dont une des conséquences est d’anticiper les exigences supposées des niveaux d’enseignement qui suivent. C’est pour cela que certains vont même jusqu’à parler d’une véritable « secondarisation » de l’école primaire.

Les mathématiques modernes sont loin maintenant, mais pas mal d’enseignants en activité les ont côtoyées. Mais les nouvelles générations ne les ont pas connues.

Cette situation nous permettra-t-elle d’arriver à des échanges plus authentiques entre les enseignants des divers niveaux, sans que les uns aient le sentiment qu’ils vont être jugés par les autres ?

Cela ne se fera pas si l’on ne donne pas une culture commune à tous les futurs enseignants, au travers d’une formation initiale qui favoriserait les rencontres entre tous ceux qui auront à faire avec les mathématiques dans leur futur métier de professeur.

Cela ne se fera pas avec un recrutement aussi tardif que le nôtre. Avec un concours à bac + 4, dans des filières cloisonnées, les échanges ne peuvent avoir lieu.

Chacun reste avec son image biaisée des mathématiques, celle qui sera à l’œuvre dans son niveau d’enseignement.

Il est vraiment temps de faire comme dans tant d’autres professions : un prérecrutement à bac + 2. C’est une condition nécessaire pour que tous les enseignants, du primaire à l’université, aient le sentiment d’appartenir à une communauté de pairs.