Editorial du Bulletin 525-526

Rester en bons termes avec le temps…

Alice Ernoult

« Le Temps a horreur d’être compté. Alors que, si seulement vous restiez en bons termes avec lui, il ferait presque tout ce que vous voulez »

Alice au Pays des merveilles, Lewis Carroll, traduction de Laurent Bury, livre de poche, ed. Librairie Générale Française, 2009

Pour ce numéro double du Bulletin Vert, l’équipe de rédaction a choisi de mettre en regard des articles originaux et des articles plus anciens. À l’heure du buzz médiatique, alors qu’internet nous donne chaque jour accès à une myriade de publications, il est parfois salutaire de faire un pas de côté et de replacer nos réflexions dans un temps long.

Notre quotidien professionnel ressemble trop souvent à la course effrénée du Lapin Blanc de Lewis Carroll, mais enseigner demande de prendre le temps. Prendre le temps de construire des cours, de réfléchir à nos pratiques pédagogiques, de nous former… Enseigner c’est aussi prendre en compte la durée nécessaire aux apprentissages des élèves. Pour exercer notre métier en toute sérénité, nous avons besoin de cohérence et de continuité.

La continuité n’est malheureusement pas le maître mot de l’action politique. Comment imaginer qu’une réforme ambitieuse, qu’un projet cohérent pour le système scolaire, puissent être élaborés, mis en œuvre et évalués au cours d’un quinquennat ? Le précédent gouvernement a voulu mener la réforme de l’école et du collège à l’échelle d’un mandat, au mépris du temps et de l’énergie à déployer par les équipes pour la mise en œuvre, on sait les tensions qui en ont résulté. Une réforme du lycée général et technologique est annoncée, le projet présenté soulève beaucoup de questions sur la cohérence des enseignements tant du point de vue des programmes que de l’organisation du temps scolaire, mais le calendrier est déjà fixé : première session du nouveau baccalauréat prévue en 2021… A-t-on tiré toutes les leçons de l’échec de la réforme de 2011 ? La semestrialisation va-t-elle vraiment permettre de respecter davantage le rythme d’apprentissage de chaque lycéen ou au contraire accélérer encore le temps scolaire ? La modularité ne risque-t-elle pas d’imposer des programmes sans cohérence particulière entre les différentes disciplines et un morcellement des horaires pour une même discipline ? Les modalités prévues pour le baccalauréat vont-elles vraiment permettre de reconquérir le mois de juin au lycée ou au contraire rendre l’enseignement totalement impossible au cours du dernier trimestre de terminale ? Nous ne pouvons qu’espérer que ces questions seront sérieusement étudiées avant toute mise en œuvre.

En tant qu’enseignants nous portons aussi une part de responsabilité pour la cohérence du temps scolaire. L’écriture des programmes par cycles à l’école et au collège doit permettre de mieux s’adapter aux rythmes d’apprentissage des élèves, c’est aussi l’objectif annoncé de dispositifs comme l’accompagnement personnalisé (AP) ou les activités pédagogiques complémentaires (APC) à l’école primaire. Pour que ces objectifs aient une petite chance d’être atteints, nous devons pouvoir travailler en équipe, à l’échelle d’un établissement, d’un bassin d’éducation ou encore d’un réseau d’établissements. La collaboration ne se décrète pas. L’une des conditions essentielles est qu’elle permette de trouver une solution à un problème que les individus seuls ne peuvent résoudre, je crois pouvoir affirmer qu’un tel problème se pose à nous, cette condition n’est malheureusement pas suffisante. Le temps est ici encore au cœur de la question.

Lire les publications de l’APMEP, participer à la vie de l’association au niveau régional ou national, permettent de stopper pour un moment notre course contre le temps, de prendre un peu de recul sur notre quotidien pour mieux y revenir, nourris par les échanges avec d’autres collègues. Ce dernier numéro du Bulletin Vert montre bien ce que nous avons à gagner à inscrire notre réflexion personnelle et collective dans la durée ; c’est aussi l’état d’esprit que nous avons souhaité pour les « fils rouges » autour desquels seront conçus les numéros d’Au fil des maths – le bulletin de l’APMEP. Au nom de toutes les lectrices et tous les lecteurs je remercie vivement les équipes éditoriales et les auteurs qui ont contribué à la qualité du Bulletin Vert.