Décès de Maurice Glaymann
Le premier directeur de l’IREM de Lyon, initiateur avec André Lichnerowicz de l’aventure des IREM, président de l’APMEP, éditeur des éditions Aléas, cheville ouvrière de Galion, est décédé ce lundi 3 mai 2021, à 90 ans, en Dordogne où il habitait ces derniers mois.
Une cérémonie pour la dispersion des cendres s’est tenue le 8 juillet en fin de journée à Lyon.
Maurice Glaymann et la naissance des IREM
À la suite de la disparition de Maurice Glaymann, nous avons souhaité apporter un témoignage à la fois de l’importance historique de son action pour l’APMEP et les IREM, et de l’amitié que les lyonnais des deux structures portaient à cette figure emblématique de cette époque pas si lointaine...
Résumé
Le texte qui suit s’appuie sur un interview réalisé à Lyon en mai 2005 par l’association des amis de l’IREM de Lyon et qui est disponible in extenso sur le site : http://amisiremdelyon.free.fr/ dans la rubrique Histoire. Il décrit la naissance des IREM vue par Maurice Glaymann, alors président de l’APMEP et premier directeur de l’IREM de Lyon.
Avaient participé à cet interview :
Gilles Aldon, Elisabeth Boursey, Maryvonne Drou-LeBerre, Josette Feurly, Georges Mounier, René Mulet-Marquis, Danielle Noyarie.
Texte rédigé par Gilles Aldon,
après discussion / relecture par l’équipe de l’interview
Sur les bords du Rhône dans le grand appartement lyonnais qui servait de local à l’association Galion et à la Régionale de l’APMEP et de bureaux pour les éditions ALEAS, Maurice Glaymann nous reçoit en ce mois de mai 2005 pour évoquer avec nous la naissance des IREM. Nous avions tous dans la tête l’histoire de la création des IREM pour l’avoir évoquée avec Maurice dans une conversation dans les couloirs de l’Université ou lors des séminaires de l’IREM auxquels il participait activement depuis de longues années. Mais ce jour, nous avons décidé de recueillir le témoignage de Maurice pour qu’il nous explique en détail la façon dont il avait vécu ce moment historique pour l’enseignement des mathématiques en France. C’est donc autour de la grande table de réunion dans le salon de cet ancien appartement des berges du Rhône que Maurice commence à parler :
Mon métier ça a été d’enseigner les mathématiques j’ai essayé de le faire le mieux possible, j’ai eu de très bons étudiants c’est pour ça que la tâche a été facile. J’ai enseigné à l’université : je suis arrivé à Lyon en 1963 et j’ai quitté la fac en 1993, j’ai fait 30 ans à Lyon et j’avais fait 10 ans d’enseignement au Liban
C’est ainsi que nous apprenons que la première Régionale de l’APMEP est née à Lyon dans une perspective de formation des enseignants :
Ça a commencé par la création d’une vraie régionale de l’APMEP à Lyon qui a pris en main une certaine formation continue. On s’était dit que pour lancer cette Régionale le mieux ce serait de faire des conférences et les uns et les autres on a fait des conférences. Ça a attiré pas mal de monde et c’est comme ça que la Régionale de l’APMEP de Lyon s’est constituée.
Toute l’équipe des professeurs de lycée et d’université s’est ainsi retrouvée sous le couvert de la vénérable APMEP : le but était de proposer des formations pour les enseignants de mathématiques mais aussi pour les parents d’élèves !
Il s’agissait alors de faire le lien entre les mathématiques enseignées dans les écoles, les collèges et les lycées et les mathématiques enseignées à l’Université, largement influencées par le mouvement Bourbaki, qui constituait à cette époque le coeur de la recherche et les fondements de l’enseignement universitaire. Les physiciens parlaient de physique moderne pour que leurs élèves restent en contact avec la réalité et les mathématiciens ressentaient de la même façon cet écart grandissant entre les mathématiques du secondaire et de l’Université.
C’est donc dans ce contexte bien particulier que la Régionale est née avec la perspective de diffuser au plus grand nombre les évolutions des mathématiques.
Le succès de la Régionale de Lyon a été très rapidement suivi et de nombreuses Régionales ont ainsi vu le jour. Déjà, bien sûr, les conférences annuelles de l’APMEP existaient et le dynamisme de l’équipe lyonnaise fit qu’elles furent organisées à Lyon en 1965 sous l’impulsion de Maurice Glaymann :
et il se trouve qu’en 1965 j’ai proposé de faire des journées de L’APMEP à Lyon. Et là, ça a galvanisé encore plus la population des profs de la région et ces journées ont été vraiment un très grand succès puisqu’il y a eu plus de cent personnes, ce qui était vraiment nouveau.
Deux ans après cette conférence, et sur la demande d’André Revuz, Maurice Glaymann devient président de l’APMEP en 1967 et participe à la fameuse rencontre de Chambéry, assemblée générale de l’association, qui permit une réflexion approfondie sur ce que pouvait ou devrait être un Institut de Recherche sur l’Enseignement des Mathématiques.
C’est vraiment la charte de Chambéry qui structure l’IREM, qui donne des définitions précises de ce qu’est un formateur, une formation, des contenus ... enfin, bref, on prépare un document qui va nous servir très largement dans les deux ou trois années qui vont suivre. Donc il ne faut pas perdre de vue cette idée que c’est l’APMEP qui est fédérateur des IREM, ni le gouvernement ni le ministère : l’association.
C’est encore comme président de l’APMEP que Maurice demande une entrevue au ministre de l’Éducation Nationale de l’époque, Christian Fouchet ; l’affaire est grave, s’il n’y a pas rapidement de réflexion sur l’enseignement des maths en France, la France sera à la traîne :
Vous pensez bien que le ministre de De Gaulle qui entend dire que la France serait un pays sous-développé dans 10 ans… Il me dit on va faire une commission et il crée presque instantanément la fameuse commission Lichnérowicz qui, elle, va pendant un an ou deux s’intéresser à peu près exclusivement aux contenus.
Cette commission a non seulement réfléchi aux contenus mathématiques des programmes mais a aussi incité les collègues universitaires et du second degré à proposer des expérimentations. C’est ainsi que, dans l’Académie de Lyon, le groupe des « gars de Lyon » a créé l’association Galion.
Et on était chargé par la commission Lichné, non seulement d’expérimenter, mais de préparer des documents. [...]. En 67 se crée ce petit groupe qui va prendre très vite le nom de Galion et qui va être chargé pendant deux ans, trois ans, d’expérimenter le nouveau programme. Je pense que si les événements ne s’étaient pas un peu précipités, on n’aurait pas été plus loin.
Fouchet est nommé au ministère de l’Intérieur en avril 1968 ; le nouveau ministre de l’Éducation Nationale, Alain Peyrefitte hérite de la commission Lichnérowicz et traine un peu les pieds, propose de réfléchir, et finalement est balayé par les événements de mai.
Nommé à l’issu de ces événements de mai 1968, Edgar Faure, est encore sollicité par le président de l’APMEP.
J’étais encore Président à ce moment-là, je demande une audience, il me reçoit, et là du coup, je lui dis voilà, nous avons des propositions à vous faire, création de l’Institut de recherche de l’enseignement des mathématiques, je lui explique largement le problème, et il me dit, écoutez, je vais faire chiffrer le coût de ce dispositif, rendez-vous dans une semaine. Une semaine après, je me retrouve dans le cabinet d’Edgar Faure, il me dit, voilà, il faut trois millions de francs pour faire un IREM, alors je le regarde de côté, et je lui dis avec ce prix-là, je vous en fais trois… [...]
Il me dit Où ?
Je lui dis : écoutez, un à Paris, un à Strasbourg, et si vous voulez , un autre à Lyon.
Et c’est Maurice Glaymann qui est naturellement le premier directeur de l’IREM de Lyon. Les moyens donnés par l’État sont importants (six demi-postes de Maître Assistant, douze mi-temps de formateurs du secondaire) et l’aventure commence avec, dès 1969 les trois premiers IREM, puis progressivement trois à quatre nouveaux IREM par an. La formation des enseignants de mathématiques à grande échelle débute qui porte sur les mathématiques des nouveaux programmes issus de la commission Lichnérovitz.
Pendant une dizaine d’années, on a dû former plus de 3000 personnes.
Les principes essentiels qui présidaient à ces formations étaient ceux préconisés dans la charte de Chambéry, et notamment la volonté de maintenir des formateurs en lien avec l’enseignement.
Les enseignants, les formateurs restent auprès de classes, continuent à avoir des élèves. Ce qu’on voulait éviter, c’est de fabriquer des gens qui deviennent formateurs, formateurs de formateurs etc. […] En plus, on voulait que les formateurs continuent à avoir des élèves pour pouvoir faire des recherches dans les classes et continuer à avancer correctement.
C’est ainsi qu’une école de la région lyonnaise, à Francheville le Haut, a participé aux expérimentations, avec notamment, Louis Duvert, professeur de Spéciale qui avait renoncé à sa chaire pour former les collègues de primaire et du secondaire et aussi pour enseigner en classe de sixième. C’est dans cette école que des expériences d’enseignement des probabilités à l’école primaire ont été conduites. Voir à ce propos la brochure APMEP n° 17, Hasardons nous, publiée en 1974 dans laquelle Maurice Glaymann signe plusieurs chapitres.
Ce qui s’est produit c’est que des collègues de l’Ecole Normale venaient observer, venaient voir un petit peu ce qui se passait à Francheville… C’était quand même une école pilote, c’était révolutionnaire, ce qui se passait. […] [Il y a eu ] peu de publications. C’était dur de faire des documents didactiques […] Nous c’était plutôt voir si un certain nombre de situations étaient praticables, on ne faisait pas de réflexion sur la mathématique et sur la méthodologie
Malheureusement, trop peu d’analyses ressortent de cette expérience originale qui sera reprise notamment à Bordeaux par Guy Brousseau avec une méthodologie didactique précise dans le COREM (Centre d’observation et de recherches sur l’enseignement).
Mais c’est aussi en 1969 que Maurice Glaymann organise avec l’équipe lyonnaise le premier congrès de la commission internationale pour l’enseignement des mathématiques (ICMI, International Commission on Mathematical Instruction) dirigée alors par Hans Freudenthal.
Un millier de congressistes provenant d’une soixantaine de pays sont accueillis à Lyon.
Il y avait des gens comme Christiansen au Danemark, Fletcher en Angleterre… des américains, des russes, il y a même eu un problème énorme le premier jour parce qu’on avait invité des mathématiciens allemand, ils étaient deux ; un de la république démocratique et l’autre de la république fédérale, et il était question de lever les drapeaux. Et quand je me suis aperçu qu’on n’avait pas le droit de lever le drapeau de la RDA, j’ai dit niet, il n’y a pas eu de drapeau français, seulement le drapeau de Lyon
De ce congrès sort une liste de résolutions :
- La modernisation de l’enseignement des mathématiques doit être poursuivie dans tous les pays, tant au niveau du contenu que de la méthode. "Le contenu et la méthode sont inséparables et doivent faire l’objet d’un examen permanent".
- Les mathématiques et les autres disciplines : La collaboration entre les professeurs de mathématiques et ceux d’autres disciplines doit être encouragée.
- La coopération internationale : Chaque pays devrait être mieux informé des activités des autres pays. "En particulier, les pays "avancés" devraient continuer à collaborer avec les pays en voie de développement dans la recherche de solutions qui leur soient appropriées".
- Il est nécessaire que le professeur de mathématiques poursuive des études professionnelles complémentaires pendant son emploi.
- "La théorie de l’enseignement mathématique est en train de devenir une science à part entière". Cette nouvelle science devrait recevoir des places dans les universités ou les instituts de recherche.
Maurice Glaymann continue alors :Alors, bon on peut dire un petit peu qu’on est à l’origine de tout ça, et je ne vous cache pas que pendant très longtemps, la France était appréciée pour ses IREM, c’était vraiment devenu la spécialité de la France, et tout le monde nous invitait pour qu’on parle des IREM.
Alors, bon, merci Maurice ; on essaye de maintenir vivant cet héritage si riche porté alors par tes convictions de mathématicien, d’enseignant et d’ami.
