Editorial du BGV n° 199

Enseigner c’est un métier

- 1er juin 2018 -

Enseigner est un métier complexe, cela ne se résume pas à énoncer un savoir pour le transmettre. Enseigner c’est être capable de construire des dispositifs permettant aux élèves d’acquérir des savoirs et des savoir-faire. Nous mobilisons pour cela, entre autres choses, nos propres savoirs disciplinaires, didactiques et pédagogiques. Ces trois aspects sont complémentaires et souvent indissociables dans nos pratiques professionnelles.

Les savoirs que nous enseignons sont normalement bien identifiés. Pour les mathématiques au moins, ils sont rattachés à une discipline universitaire, mais didactisés afin de prendre en compte les processus d’apprentissage des élèves. Cette transposition didactique doit évidemment prendre en compte les élèves auxquels nous nous adressons, leurs acquis, leurs conceptions, leurs projets… mais aussi les autres disciplines scolaires auxquels ils sont confrontés. Or, la réforme du lycée général, présentée le 14 février par le Ministre, fait parfois peu de cas des frontières entre disciplines et de leurs articulations possibles. La création de nouveaux intitulés comme « enseignement scientifique et numérique » qui recouvrent naturellement plusieurs disciplines scolaires, ayant chacune leur histoire, leur didactique, leur culture pédagogique peut laisser craindre des contenus peu exigeants afin de pouvoir être enseignés par des professeurs peu au fait de certaines parties du programme. Ceux d’entre nous qui enseignent à l’école primaire ou en lycée professionnel ont appris à enseigner des contenus dont ils ne sont pas spécialistes, ils peuvent témoigner de la difficulté que cela représente et on peut douter que l’on puisse former les professeurs de lycée général à une telle plurivalence. Par ailleurs, si la disparition des filières n’est pas un tabou en soit, on peut s’inquiéter de la possibilité que les contenus des enseignements de mathématiques ne soient pas différenciés selon les spécialités choisies par les lycéens. L’objectif annoncé de la modularité est de laisser plus de choix aux élèves dans leur parcours, paradoxalement l’enseignement de mathématiques s’annonce (très) limité pour une large partie d’entre eux, sans assurance que les contenus puissent être adaptés à leur parcours et à leurs projets. Quant aux propositions du rapport Calvez-Marcon pour la voie professionnelle scolaire, elles comportent aussi des éléments qui peuvent faire craindre une absence de prise en compte de la diversité des élèves .

Enseigner c’est aussi chercher. Chercher au sens universitaire du terme pour certains d’entre nous, mais aussi en un sens plus large. Chaque séquence que nous créons, chaque dispositif pédagogique que nous mettons en œuvre, est le fruit d’une réflexion personnelle, nourrie par nos lectures, nos rencontres, les formations que nous suivons, etc. Cette dimension est probablement la plus ignorée de notre métier, parce que la plus invisible, elle est pourtant essentielle. Or, nous avons besoin pour cela de temps. Du temps pour aller à la rencontre de collègues qui n’enseignent pas dans les mêmes structures que nous, en allant aux Journées Nationales de l’APMEP par exemple. Du temps pour prendre connaissance de travaux de recherche, en lisant les revues du réseau des IREM par exemple. Mais aussi un temps encore plus long : celui qui est nécessaire pour nous approprier ce que nous apprenons, pour le mettre en pratique dans nos classes, pour modifier et ajuster nos choix. Notre réalité professionnelle quotidienne nous oblige à cette réflexion : pour enseigner de nouveaux contenus, pour mieux prendre en compte les difficultés de nos élèves, pour pouvoir adapter notre enseignement à des élèves aux besoins particuliers… paradoxalement, le nombre de places aux concours baisse, laissant présager des recrutements de plus en plus importants de contractuels. La précarité de ce statut rend pourtant encore plus difficile l’exercice du métier.

Pour expliquer la pénurie de professeurs de mathématiques, on met souvent en avant le manque d’attractivité de la profession et, de manière corollaire, les salaires. C’est certainement une cause non négligeable, mais elle n’est sûrement pas la seule. Nier la complexité de notre métier, c’est aussi nier ce qui fait son principal intérêt.

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