Éditorial du BGV n°214

Liberté, égalité, fraternité

- 3 décembre 2020 -

 

Tant que ces trois mots seront largement partagés, la République ne peut pas être menacée. Elle a toujours vacillé et vacillera toujours, mais son meilleur rempart est dans sa devise... tant que celle-ci n’est pas réduite à une simple écriture sur les frontons de mairies et d’établissements scolaires. Il faut veiller à lui garder tout son sens, le rappeler sans cesse et parfois nous nous devons de lui en redonner.

L’horrible disparition de notre collègue Samuel Paty fait partie des événements qui rappellent l’importance de ce sens. C’est en voulant transmettre les valeurs portées par notre devise universelle que son chemin a croisé celui d’hommes fous et dangereux. Nous avons apporté notre soutien à sa famille et à ses proches dans ce drame, nous voulons aussi apporter notre soutien à l’École.
Les collègues enseignants d’Histoire sont plus exposés que nous puisque souvent l’éducation morale et civique leur est attribuée, mais chacun de nous est concerné par la transmission et la survivance des valeurs qui sont contenues dans ces trois mots.

Pour nous, enseignants, liberté signifie notamment liberté de faire, liberté des choix, liberté d’exercer notre métier. La liberté pédagogique est inhérente à notre mission, indissociable de nos pratiques, incluse dans notre rôle social. Ce n’est pas faire ce qui nous passe par la tête. Qu’on nous laisse travailler, sans qu’à brûle-pourpoint nous recevions des injonctions de méthodes, de scénario, de choses à faire, à ne pas faire, à dire, à taire, des ordres et des contre-ordres. Formés, expérimentés, experts, nous pouvons concevoir nos méthodes pédagogiques.

Souvent nous mettons en doute sainement ce que nous faisons et, travaillant avec des enfants, adolescents, jeunes adultes, ne pouvons être certains de sa pertinence. Samuel Paty a exprimé des doutes sur sa séquence autour de la liberté d’expression. Sa principale l’a soutenu. Dans un mail que l’enquête du Monde a dévoilé, il annonçait ne plus vouloir choisir le même angle d’attaque dans les années futures... Le temps de réflexion entre pairs est un enjeu de notre adaptation permanente face à un métier changeant, parfois devenu dangereux. Nous avons besoin de l’enrichissement par le partage d’expériences, les lectures, les apports réflexifs de ceux qui « font classe » et aussi qui la pensent. C’est la forme naturelle de notre métier, avec un entier libre arbitre. Mais les hiérarchies de l’État français nous pèsent souvent plus qu’elles nous aident. La liberté, c’est principalement d’identifier les contraintes, les accepter et s’en servir. La responsabilité des hauts cadres de l’État est de savoir poser les bonnes contraintes, le bon cadrage, qui donneront à chacun, selon le rôle qu’il a à jouer, une liberté de mouvement. Ce cadre, s’il n’est ni strict ni ridicule, ne sera quasiment jamais outrepassé, mais sera respecté tant qu’il permet à chacun de grandir, de s’élever.

L’égalité, c’est celle des chances, celle du même service d’État partout, celle des mêmes conditions, des mêmes garanties de réussite selon le genre, le milieu social, le quartier, l’histoire personnelle. Celle aussi de la considération des acteurs, de leurs conditions de travail, de leur rémunération. C’est très certainement le contraire de ce qui est parfois appelé « mérite ».

La fraternité, c’est le seul mot que nous voudrions entendre sous celui de « confiance ».

Notre métier est certainement celui qui a le plus de responsabilités dans la construction et le permanent entretien de ces trois principes fondateurs de notre République. Nous sommes en première ligne sur le front des confusions, des idées toutes faites, des complotismes de toute nature. Nous en sommes conscients et l’avons choisi.

Un homme en est mort. Symboliquement, à travers sa fonction, notre mission a été attaquée. Nous avons besoin de protection, mais pas sous la forme de vigiles derrière nos pas ni nos portes. Nous voulons surtout que notre mission retrouve sa vraie place, son sens, sa valeur : véhiculer chaque jour par nos façons de faire la devise républicaine auprès de nos élèves. Il faut protéger cette mission, notre liberté d’enseigner, notre rôle. Ce combat ne se mène pas seulement contre des idéologies extérieures.

 

Le Bureau National

   

Éditorial paru dans le BGV 214