Hommage à Régis Gras  
 

 

Régis Gras (1933 — 2022)

Régis Gras nous a quittés le 6 décembre 2022. Il allait avoir 90 ans. Nous commencions à nous préparer pour organiser un séminaire en l’honneur de son anniversaire comme nous l’avions fait en 2013 pour célébrer ses 80 ans sous l’égide l’Analyse statistique implicative… Mais la vie en a décidé autrement.

Avec sa disparition, c’est aussi un pan important de l’histoire de l’enseignement des mathématiques tout au long des soixante dernières années qui ressurgit en flot dans nos mémoires.

Les qualités humaines et scientifiques de Régis sont rappelées par les nombreux témoignages reçus du monde entier. Tous insistent sur sa modestie, sa gentillesse, son attention aux autres, son dévouement et sa fidélité.

Dans le présent texte nous essaierons plutôt de rendre compte des actions et des travaux de Régis en ce qui concerne les mathématiques et leur enseignement.

 

Actions et travaux

Avec la certitude d’en oublier, tant ils furent nombreux, importants et diversifiés, nous pouvons distinguer plusieurs chemins largement entrelacés dans une vie professionnelle de plus de 60 ans (Régis a écrit ses derniers articles de recherche dans sa 90e année). Ces chemins concernent principalement :

  • L’enseignement et la formation des enseignants,
  • La recherche,
  • L’action militante à l’APMEP.

En 1963, Régis Gras a 30 ans. Après une maîtrise et un DEA de mathématiques il est maître assistant à l’université de Rennes. Il enseigne alors différentes disciplines : mécanique rationnelle, analyse, probabilités ; il intervient aussi dans la préparation à l’agrégation et au CAPES. Il soutient une première thèse en probabilités en 1969 et, cette même année, rejoint l’IREM de Rennes qui venait d’être créé.

L’enseignement des mathématiques dans l’enseignement secondaire est alors en plein débat et subit des bouleversements. Les mathématiques dites modernes ont été introduites dans les programmes et les enseignants sont loin d’avoir été préparés aux changements que cela supposait. On sait que les IREMs ont été créés, en particulier sous l’impulsion de l’APMEP, pour tenter de pallier ces insuffisances en matière de formation des enseignants (le fameux recyclage !). Mais les IREMS ont rapidement pris au sérieux leur vocation d’Institut de Recherche et ne se sont pas laissé enfermer dans une attitude servile de soumission aux nouveaux programmes.

Les programmes issus de la commission Lichnerowicz appliqués en classe de sixième en 1969, puis, au fil des ans, aux niveaux suivants, avaient rapidement montré leurs limites, en particulier à partir de 1971 alors que la géométrie affine était imposée en classe de quatrième et que la géométrie métrique ne faisait sa réapparition qu’en classe de troisième.

Le mécontentement était généralisé lorsque les IREMs et l’APMEP décidèrent, en 1973, sous l’égide de l’INRP, de mener une importante expérimentation connue sous le nom d’OPC.

L’OPC a été une aventure collective dont nous ne pouvons rendre compte ici mais c’est bien là que Régis a commencé à s’impliquer fortement dans la recherche sur l’enseignement des mathématiques. En effet, il prend en charge l’évaluation de l’expérimentation. Autour de l’OPC, de nombreuses idées ont émergé, des actions différenciées selon les IREMs ont été menées en rupture plus ou moins totale avec les programmes en cours. Il s’agissait alors de voir dans quelle mesure les objectifs déclarés étaient atteints par les élèves. C’est dans ce cadre que Régis développe sa taxonomie de la complexité cognitive et jette les premiers jalons de ce qui deviendra l’Analyse Statistique Implicative et Cohésitive (ASI).

Avec prudence mais de façon scientifiquement conduite et argumentée, Régis montre que les résultats de l’expérimentation dans le domaine cognitif, bien que d’ampleur limitée, sont nettement positifs. Il met aussi en évidence les effets positifs de l’expérimentation sur la motivation des élèves, sur leur rapport au savoir ainsi que sur l’ambiance de classe.

Sa thèse d’état soutenue en 1979 s’appuie en partie sur cette évaluation de l’expérimentation OPC telle qu’il l’a conçue et théorisée. Il s’agit là de l’une des toutes premières thèses de didactique de mathématiques.

Dans sa conclusion, Régis Gras résume de la façon suivante les caractéristiques que l’on pourrait attendre de l’enseignement des mathématiques :

a) Apporter des motivations par la donnée d’une signification à l’acquisition de connaissances et de capacités.
b) Apporter des connaissances :

  • de contenus disciplinaires (au moins égales aux connaissances actuelles),
  • de contenu pluridisciplinaire (pour permettre de coordonner les apports et les démarches des disciplines aux fins éducatives de l’école),
  • de psychologies de l’enfant, de psychologie de l’apprentissage, de sociologie et d’économie de l’éducation.
    c) Induire des attitudes :
  • attitude non hégémonique à l’égard de la discipline,
  • recherche d’une évolution continue de ses connaissances,
  • recherche de mise en fonctionnement des capacités opératoires de ces connaissances,
  • attitude critique à l’égard de tout dogme (une méthode, des médias, un système éducatif, évaluatif, etc.).
  • ouverture à l’innovation pédagogique,
  • recherche de concertation et de production en équipe.

On reconnaît là les principes qui se retrouveront plus tard dans la définition de la notion de compétence donnée par la commission européenne en 2006 ainsi que, la même année, pour le cas français, dans le socle commun de compétences et de connaissances : « Les compétences sont définies comme un ensemble de connaissances, de capacités et d’attitudes appropriées au contexte ».

L’esprit y était mais il restait à développer des outils et à tenter d’installer des pratiques susceptibles de leur donner corps. C’est alors que Régis Gras s’attelle à la tâche avec l’APMEP et que commence pour lui une vingtaine d’années de militantisme, d’abord en participant au groupe de travail sur les problématiques au collège animé par Jeanine Cartron puis, dans le même esprit, comme animateur du groupe de travail « problématiques pour le second cycle ».

Les productions de ces groupes ont constitué une étape importante dans l’évolution des conceptions didactiques et pédagogiques mais peut-être aussi épistémologiques de l’APMEP et, bien au-delà, en ce qui concerne l’enseignement des mathématiques au collège, puis au lycée.

À l’époque, une effervescence créatrice régnait à l’APMEP et dans les IREMs. Citer Régis sans citer les dizaines d’autres militants serait injuste et les premiers noms qui nous viennent à l’esprit, à savoir Henri Bareil et Christiane Zehren, ne sont juste évoqués ici que pour ouvrir d’autres portes. Il n’en reste pas moins que Régis Gras a été une cheville ouvrière essentielle de tous ces travaux.

Les productions qui en résultèrent sont longtemps restées des documents de référence pour un grand nombre d’enseignants et pour leurs formateurs. Citons en particulier :

La mode n’était pas encore de mettre les compétences à toutes les sauces, ni à les enfermer dans des grilles. Le mot compétence n’était même pas utilisé mais, au-delà des connaissances et des savoir-faire, c’était bien de compétences dont il s’agissait de munir les élèves et de situations didactiques appropriées dont il s’agissait de munir les enseignants. Si l’on veut parler d’approche par compétences (APC), nouveau mantra pédagogique qui a fait plus de mal que de bien partout où il est passé, ce sont bien des façons d’approcher des compétences dans le respect de la discipline et de ses contenus qui sont proposées, cela sans focalisation excessive sur l’évaluation individuelle des élèves.

Bref, on peut encore lire avec intérêt ces brochures et en tirer des enseignements pour aujourd’hui. En d’autres termes d’éviter de découvrir ou d’inventer l’eau tiède comme nous le constatons facilement dans les déclarations officielles !

D’autres apports de Régis Gras à l’enseignement des mathématiques mériteraient d’être cités : l’organisation d’écoles d’été de didactique des mathématiques, d’universités d’été de l’APMEP, la présidence de la Commission Française pour l’Enseignement des Mathématiques (CFEM), de 1995 à 1998.

Outre les nombreux articles publiés dans le bulletin de l’APMEP et dans PLOT, on peut encore évoquer les nombreux articles publiés dans Recherche en Didactique des Mathématiques, Petit x, Repères IREM… La base de données bibliographique PUBLIMATH donne un aperçu de cette vaste production.

Parallèlement à tout cela, la grande œuvre de sa vie fut le développement de l’ASI qu’il a poursuivi avec constance depuis sa thèse jusqu’à ses derniers jours. La théorie s’origine dans la didactique des mathématiques : Régis a dirigé sept thèses et il a accompagné de très nombreuses recherches menées dans des champs disciplinaires variés, de la didactique à la philosophie en passant par les sciences de l’éducation, la psychologie et l’ethnologie, pour n’en citer que quelques-uns. Les utilisateurs de l’ASI forment une communauté dont les membres sont dispersés dans 25 à 30 pays et qui se retrouvent tous les 2 ans dans un colloque international mené chaque année dans un pays différent. Les colloques produisent en particulier des actes préparés avec beaucoup de soin sous la direction de Jean-Claude Régnier. Ce dernier, qui a beaucoup contribué à la diffusion de l’ASI en Amérique Latine a pu rencontrer Régis quelques jours seulement avant son décès. Le flambeau a été passé, et le prochain colloque de l’ASI, prévu à Ouarzazate, au Maroc, en octobre ou novembre 2023 sera évidemment largement consacré à sa mémoire.

Une présentation succincte de l’ASI ainsi qu’une bibliographie peut être consultée sur le site de l’ASI.

Au revoir Régis, tu nous manques, mais le sillon que tu as creusé ne va pas se refermer de sitôt.

 

Antoine Bodin et Jean-Claude Régnier
17 décembre 2022

 

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