Bulletin Vert n°487
mars — avril 2010

Le regard de l’APMEP sur son passé

Un beau soir l’avenir s’appelle le passé.
C’est alors qu’on se tourne et qu’on voit sa jeunesse.

Louis Aragon
Le crève cœur

 

Commémorations : 50 ans et 75 ans

L’APMEP a, par deux fois au moins, dressé un bilan de son passé. La première rétrospective a eu lieu au début des années 1960, au moment où l’association a cinquante ans d’existence. La seconde se déroule en 1985, pour la commémoration du soixante-quinzième anniversaire de l’APMEP.

La chose semble naturelle pour un mouvement qui s’est créé en 1910 et dont les dirigeants changent en moyenne tous les deux ans.

La Seconde guerre mondiale a vu un renouvellement important des adhérents impliqués dans la direction de l’association et, après une cinquantaine d’années d’existence, un retour sur le passé depuis la création s’impose. Beaucoup, parmi les fondateurs de l’APMESP, sont alors décédés ou ont disparu pendant l’occupation.

Au début des années 1980, quelques témoignages de personnalités historiques apportent des éclairages sur les activités passées de l’association et se révèlent intéressants à analyser.

A.P.M. d’hier

En 1963, Gilbert Walusinski découvre un recueil du Bulletin de l’association qui regroupe les numéros du bulletin depuis le n°1 de décembre 1910 au n° 26 de juin 1922. C’est M. Pochard [1], ancien président de l’association, qui lui remet cette collection. Gilbert Walusinski en fait un article intitulé APM d’hier [2], dans lequel il présente les contenus des premiers bulletins édités par l’APMESP [3] et les met en perspective de l’action contemporaine de l’association dans un second article intitulé APM d’aujourd’hui et de demain [2].

Pour Gilbert Walusinski, il ne s’agit pas, même cinquante années après la création de l’association, de réaliser seulement une étude historique. Il utilise dans le même temps les contenus et positions premières de l’association pour alimenter son actualité :

Il n’est pas sans intérêt de relire aujourd’hui ces pages… déjà anciennes ; c’est aussi un peu rendre hommage à ceux qui surent fonder notre association ; c’est enfin renforcer l’action actuelle par la leçon du passé.

Ainsi, lorsque Gilbert Walusinski rappelle le sujet des deux premières questions mises à l’étude lors de l’assemblée générale constitutive d’octobre 1910 [4], la question des allègements des programmes lui inspire ce commentaire en liaison directe avec les débats qui se tiennent au début des années 1960 :

Révisions, allégements, renforcements des programmes sont l’aliment permanent de nos réunions (il y a même des collègues qui en ont une indigestion).

Il faut préciser qu’un plan de refonte des programmes se déroule entre 1957 et 1963. Ces nouveaux programmes [5] proposent notamment une initiation au raisonnement logique ainsi qu’une présentation du vocabulaire et du symbolisme des «  notions modernes » dès la classe de seconde, changements que prône l’APMEP depuis quelques années.

Un second thème est utilisé par Gilbert Walusinski en liaison avec les préoccupations de l’association du début des années 1960. Il s’agit de la déclaration, en 1912, de A. Huard devant le Conseil supérieur de l’Instruction publique [6], suivie d’un projet de programme pour un nouveau diplôme d’études supérieures exigé des candidats à l’agrégation. Les propositions de 1912 trouvent en effet un écho particulier au début des années 1960 en raison des contenus mathématiques qu’elles contiennent, puisqu’il s’agit d’enseigner aux candidats au concours de recrutement des enseignants du début du siècle, les notions de corps algébrique, groupe et substitutions. Ces notions sont absentes du programme de l’agrégation jusqu’à la seconde guerre mondiale comme de tous programmes d’enseignement secondaire jusqu’en 1960. De ce fait, les propositions de 1912 émanant de l’APMEP prennent une dimension militante importante comme le montre le regret exprimé par Gilbert Walusinski qui sait lui donner une résonance avec la montée des mathématiques modernes durant ces années :

Je ne veux faire aucun commentaire mais je ne peux m’empêcher de regretter, une fois de plus, qu’un vœu du délégué de l’APM n’ait pas été pris en considération par notre Administration.

Ainsi, on peut estimer que, pour Gilbert Walusinski, si les propositions de l’association avaient été suivies d’effet, les programmes du concours de l’agrégation auraient anticipé les notions structurelles qui ne sont découvertes, pour une grande partie des professeurs de l’enseignement secondaire, seulement durant les années 1960, notamment avec le concours de l’APMEP et le cycle de conférences organisées en partenariat avec la Société mathématique de France.

En survolant l’A.P.M.E.P (1910 — 1939) et autres témoignages

En 1986, l’APMEP instaure dans son Bulletin une nouvelle rubrique intitulée 75e anniversaire. Cette rubrique est destinée à recevoir six contributions [7] pour célébrer le soixante-quinzième anniversaire de l’association. Il s’agit donc ici d’une commémoration.

L’intérêt principal réside dans les différentes analyses que proposent les auteurs des témoignages. Il est impossible ici d’en faire un état exhaustif et complet, mais seulement d’indiquer quelques contenus et les références des témoignages. Le lecteur est renvoyé aux bulletins correspondants ; il faut également signaler un texte et une analyse très approfondis de Paul-Louis Hennequin intitulé En feuilletant le Bulletin [8].

La première des contributions est écrite par Lucien Thiberge et intitulée En survolant l’A.P.M.E.P (1910 — 1939). Ancien trésorier de l’association puis vice-président durant les années 1930, Lucien Thiberge a bien connu les évènements auxquels l’APMEP a participé durant l’Entre-deux-guerres. Il analyse les plans d’études de la réforme de 1902 et les conditions de création de l’association en même temps que d’autres sociétés de spécialistes. Il s’intéresse longuement à la réforme de 1925 des programmes dits d’égalité scientifique et n’hésite pas à indiquer quel fut l’échec de l’APMEP sur ce dossier. Les grandes préoccupations de l’association sont passées en revues : commission du surmenage, condition de la préparation des jeunes filles aux baccalauréats, au concours de l’agrégation, création de l’Union des professeurs de spéciales, unification des définitions et des notations mathématiques.

L’analyse de Lucien Thiberge est complète et objective.

Lucienne Félix est également une grande figure de l’APMEP et de l’enseignement des mathématiques en général. Son texte, intitulé Souvenirs d’une époque archaïque, présente l’expérience d’une femme agrégée qui côtoie les plus grands mathématiciens, tels que Émile Picard ou Émile Borel. La seconde partie de son témoignage concerne l’après Seconde guerre mondiale pendant laquelle Lucienne Félix a également beaucoup œuvré au coté des mathématiciens tels que Gustave Choquet, des pédagogues tels que Caleb Gattegno, des psychologues tels que Jean Piaget. Lucienne Félix décrit avec beaucoup de précisions cette époque ; Lucienne Félix est également l’auteure d’un ouvrage très intéressant dans lequel elle témoigne de la vie d’une femme professeur de mathématiques au 20e siècle [9] qui consacra les mathématiques modernes et leur introduction dans l’enseignement secondaire.

Gilbert Walusinski est l’auteur de la troisième contribution. Son titre est L’instructive histoire d’un « échec » : les mathématiques modernes (1955-1972). L’analyse de l’introduction des nouvelles méthodes d’apprentissage, des nouveaux programmes et de l’influence internationale des transformations profondes que connaissent les structures de l’enseignement secondaire en France est tout a fait remarquable. Son témoignage constitue sans doute une page de l’histoire de l’enseignement secondaire français.

La contribution d’André Revuz est intitulée De natura ad societatis. Il s’agit pour l’ancien président de l’APMEP de réfléchir aux buts principaux vers lesquels doit tendre l’association, les objectifs qu’elle doit atteindre et les moyens qu’elle doit se donner pour y parvenir. André Revuz parle également de la science mathématique et de la didactique et analyse la contribution de chacune à l’enseignement des mathématiques. S’il « croit à l’importance fondamentale de la didactique », il affirme que la didactique n’apportera pas les solutions miracles et définitives. En revanche, il insiste sur l’importance des expérimentations en parallèle avec les réflexions théoriques et on comprend alors son attachement récurrent aux expérimentations des programmes qu’il a notamment demandées lorsqu’il fut l’un des acteurs principaux de la refonte des contenus enseignés dans les années 1960.

Louis Duvert signe l’avant-dernier témoignage, intitulé L’APMEP aux prises avec la langue des mathématiques . Son texte est principalement consacré aux travaux de l’association débutés en 1912 et concernant l’unification des notations et définitions mathématiques. Son analyse est très complète puisque Louis Duvert la démarre en 1912 et suit l’évolution du dossier concernant l’unification des définitions jusqu’à la commission du dictionnaire qui se crée en 1960, puis la collection Mots en 1974, qui constituent un aboutissement de l’entreprise débutée par l’APMEP avant la Première guerre mondiale. De nombreux exemples parsèment le très long texte de Louis Duvert.

Enfin, J.-M. Chevallier termine la série de témoignages illustrant les soixante quinze ans de l’APMEP. Il est intitulé Doux obstinés. Son texte est un témoignage d’un adhérent qui a « appartenu longtemps à la masse silencieuse » comme il se définit lui-même. Il décrit son activité au sein de la commission du dictionnaire, sa responsabilité de la rubrique du bulletin intitulée Matériaux pour un dictionnaire et l’arrivée de la collection Mots.

L’ensemble de ces témoignages permet de mesurer d’une part la richesse de la période post Seconde guerre mondiale en terme d’activité de l’association, de forces militantes et d’initiatives nouvelles entreprises. Ces contributions montrent également que les protagonistes ont un regard critique et objectif de l’action passée, dénué bien souvent de nostalgie et sans regret excessif.

Bibliographie

  • Bulletin de l’association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public
    n°351, décembre 1985.
  • Bulletin de l’association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public
    n°352, février 1986.
  • Bulletin de l’association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public
    n°353, avril 1986.
  • Bulletin de l’association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public
    n°354, juin 1986.
  • Bulletin de l’association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public
    n°355, septembre 1986.
  • Bulletin de l’association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public
    n°356, décembre 1986.

Notes

[1M. Pochard est président de l’APMEP de mai 1950 à mars 1952.

[2Bulletin de l’association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public
n°232, octobre 1963. p. 93

[3L’Association des professeurs de mathématiques de l’enseignement secondaire public jusqu’en 1945, date à laquelle l’association change de nom et de statuts.

[2ibid p. 96

[4Il s’agit de l’allègement des programmes de mathématiques dans les classes de Mathématiques A et B et de la préparation aux divers baccalauréats dans les divers établissements d’enseignement secondaire des jeunes filles.

[5Instructions relatives à l’enseignement des mathématiques dans les classes du second cycle, instructions du 19 juillet 1960 concernant les classes de seconde A’, C, M, M’. Arrêté du 18 juillet 1960.

[6A. Huard est représentant des agrégés de mathématiques au Conseil supérieur et membre de droit du Comité de l’association.

[7Une dans chacun des six Bulletins de l’année.
Les six auteurs sont Lucien Thiberge, Lucienne Félix, Gilbert Walusinski, André Revuz, Louis Duvert et J.-M. Chevalier, dans les bulletins numérotés 351 à 356 de décembre 1985 à décembre 1986.

[8HENNEQUIN Paul-Louis, En feuilletant le Bulletin
Bulletin de l’association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public
n°400, septembre 1995.

[9FÉLIX Lucienne, Réflexions d’une agrégée de mathématiques au XXe siècle
L’Harmattan, 2005.

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