Editorial du BGV n°172 Un symptôme à ne pas sous-estimer

La Khan Academy vient de débarquer en France. Ce n’est pas un évènement qui aura fait la une des journaux. Il n’empêche que « 20 minutes » et RTL m’ont demandé ce que j’en pensais en tant que président de l’APMEP.

J’avais entendu parler de Salman Khan, du succès incroyable de sa méthode, non seulement aux Etats-Unis mais aussi au Brésil, au Mexique, en Afrique… Je savais qu’il s’agissait d’un ex-financier qui s’était mis en tête, en voyant les difficultés de sa petite-fille avec les enseignements traditionnels, de créer une méthode gratuite, se présentant sous la forme de tutoriels disponibles sur YouTube.

Les deux journalistes se demandaient si ce type d’enseignement ne rentrait pas en concurrence avec le cours traditionnel. Sur ce point, je les ai rassurés, leur expliquant que de nombreux collègues avaient développé des démarches analogues depuis pas mal de temps déjà. D’autant que, d’après ce que j’ai compris, même si Salman Khan a pour objectif la création d’une « école universelle », il n’envisage pas de substituer à la relation pédagogique qui existe en classe une formation se déroulant entièrement devant un écran.

Elles m’ont ensuite interrogé sur la qualité des produits disponibles en français. Comme vous pourrez vous en rendre compte dans mon éditorial du prochain Bulletin Vert, je n’ai pas été très positif sur ce qui m’a été montré.

Mais la question la plus importante ne m’a pas été posée : comment se fait-il qu’un financier puisse créer une « nouvelle méthode d’enseignement », qui plus est remporte un réel succès ? Croyez-vous que nos journalistes auraient eu un intérêt aussi grand si ce même financier avait décidé de remettre en question toute la médecine en proposant une méthode universelle pour guérir toutes les maladies ! Il y a fort à parier que, dans ce cas, même si notre financier pouvait prétendre aux dizaines de millions de visites dont se réclame Salman Khan, leur première idée aurait sans doute été qu’elle pouvait avoir à faire à un charlatan. Peut-être auraient-elles plaint tous ces pauvres gens qui s’étaient laissé prendre par cette méthode miracle ?

Mais en matière d’éducation, il n’y a pas de charlatan. Du moment qu’une autre façon de faire trouve un public, surtout si ce public est important, il y a remise en question de l’école et de ses méthodes d’enseignements.

Salman Khan est un financier et il peut parler d’éducation sans que cela ne choque personne. Nous avons reçu à notre dernier séminaire une startup créée par de jeunes diplômés d’écoles de commerce qui ont développé un autre type de tutoriels vidéos. Leur site s’appelle « une minute pour comprendre ». Avec une certaine modestie, ils ont approché l’APMEP pour avoir notre avis sur les contenus qu’ils proposaient (ou notre caution, une sorte d’accréditation officieuse ?). Comme pour la Khan Academy, il s’agissait de combler des lacunes de l’école. Avec l’explosion d’Internet, on a assisté à la prolifération de pédagogues de tout poil qui allaient apprendre aux enseignants ce qu’il fallait enseigner et comment l’enseigner.

Notre savoir, nos savoir-faire sont-ils si réduits que n’importe qui peut les remettre en question ? D’une certaine façon, c’est ce que pensaient les journalistes. Il n’y avait pas de mise en doute sur le fait qu’un financier puisse proposer une « nouvelle école universelle ». Le succès qu’il rencontre assure la légitimité de sa démarche. Un peu comme si l’on nous disait : puisque l’école n’est pas capable de le faire, bloquée qu’elle est par des méthodes archaïques (que critique d’ailleurs Salman Khan), il faut bien que d’autres se chargent de la transformer et pourquoi pas un financier.

Ce qui est ignoré, c’est l’importance (et la difficulté) de la relation pédagogique dans la transmission du savoir, dans le fait qu’à un moment donné le savoir de l’enseignant devient celui de l’apprenant. Les connaissances sont réduites à un ensemble de techniques que l’on peut exposer en une ou dix minutes sur un écran d’ordinateur. L’épaisseur que peuvent donner l’épistémologie, l’environnement didactique est gommée au profit de « résultats garantis ».

Ne nous y trompons pas : tous ces avatars pédagogiques apparaissent comme légitimes parce qu’ils correspondent à une image de l’enseignement dans le grand public. En extrapolant sans doute un peu trop, on pourrait même penser que cette image peut expliquer en partie le comportement des élèves qui ne respectent plus l’enseignant parce qu’ils ne respectent plus ce qui est enseigné. Un humoriste célèbre dans un de ses sketchs récents se moque de tout le savoir inutile transmis par l’école. Quels sont les exemples qu’il prend pour montrer que ce que l’on y apprend ne sert à rien dans la vie : les triangles isocèles et l’utilisation du compas… Rien d’autre…

Faire reconnaître que, pour être enseignant (et pas seulement quand on est à l’APMEP) il faut une véritable expertise (qui ne se réduit pas à supporter des petits monstres ou à avoir un savoir universitaire solide), est sans doute un combat qu’il faut mener. Mais cela ne suffira pas. Nous ne pouvons pas ignorer que le succès des diverses méthodes, dont la Khan Academy n’est qu’une nouvelle manifestation, est le symptôme d’un décalage entre l’ambition d’une vraie formation de l’honnête homme ou de l’honnête femme du XXIème siècle et sa réduction dans les faits à des techniques plus ou moins bien maîtrisées permettant le passage dans la classe supérieure ou la réussite à l’examen. Nous ne pouvons pas écarter avec mépris ces profiteurs des difficultés de l’école sous prétexte que leur démarche contribue à fragiliser un peu plus ladite école. Si nous n’avons pas la force (ou la volonté) suffisante pour proposer une alternative à ces projets, du moins pourrions-nous peut-être essayer de poser les jalons d’une collaboration raisonnée pour qu’ils correspondent aux besoins que nous savons identifier et qu’ils deviennent ainsi plus utilisables dans le cadre scolaire traditionnel. Des bruits courent que la section française de la Khan Academy serait intéressée par un rapprochement avec des associations de spécialistes. Je proposerai au Bureau de ne pas fermer la porte à cette démarche.

Bernard Egger

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